» — Nous avons un fils, un fils ! Un fils qui est plus gros que nous deux à la fois ! Et il mange déjà de la viande !
» Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus en plus glouton, égoïste et féroce. Mâoun et Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et qu’il commença de se tenir en équilibre sur les bords du nid, étaient épuisés de fatigue et de soucis. Mais ils allaient chercher les autres ménages de rouges-gorges, et leur disaient :
» — Venez voir !
» Les rouges-gorges examinaient l’oiseau d’un œil intrigué. Toutes ses dimensions, si peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient du bec, avant d’affirmer, d’un air dubitatif :
» — Il n’est pas comme les autres !
» — N’est-ce pas, répondait Mahvia, orgueilleuse, il n’est pas comme les autres !
» Un moment vint pourtant que le nourrisson insatiable prit son vol, et ne reparut plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent : ils savaient que tel est le destin inévitable, et que les enfants doivent s’en aller. Même, comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva de se dire : « On va pouvoir respirer ! »
» Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables peines que leur avait coûté cette éducation, une fierté enthousiaste. L’année suivante Mahvia pondit encore sept œufs, et mena cette fois à bien toute cette nombreuse couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient vifs, malins et obéissants. Ils ne mangeaient que raisonnablement, et apprirent à voler dans les règles, sans trop de terreurs ni de témérités. Cependant leurs parents les considéraient malgré tout avec une certaine indifférence. Ils ne prenaient à cette couvée qu’un intérêt modéré, et quand les voisins en demandaient par hasard des nouvelles, ils répondaient, le bec pincé :
» — Ils vont bien : nous vous remercions de votre sympathie, ils vont bien ! Mais celui de l’année dernière nous faisait bien plus d’honneur ! »