»  — Il n’y a plus qu’un œuf, constata Mâoun. C’est singulier !

»  — Je n’y comprends rien ! fit Mahvia, désolée.

» Mâoun était le mari. Il se devait de trouver une explication. Il l’imagina sur-le-champ.

»  — Ce n’est pas étonnant ! dit-il avec importance.

»  — Ce n’est pas étonnant ?

»  — Non. Celui-ci est beaucoup plus gros. Aussi gros que tous les autres ensemble.

» La petite cervelle de Mahvia hésita un instant, puis admit le phénomène : tous ses œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs il lui fallait couver. Son sexe, son instinct et la saison lui ordonnaient de couver. Donc elle couva religieusement cet œuf énorme, qui lui faisait mal depuis le croupion jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait pas se substituer à elle dans la tiédeur du nid, il chantait sur sa branche favorite :

»  — Nous avons fait un œuf, un œuf ! Un œuf extraordinaire ! Jamais dans la famille, il n’y a eu un œuf comme ça !

» Les jours passèrent, et Mahvia sentit enfin la coquille craquer. Elle essaya d’aider aux efforts de la chose vivante qui s’agitait ainsi, mais son faible bec se heurtait à une cuirasse de pierre pour elle impénétrable. Cependant le petit finit par sortir tout seul. Dans sa nudité rougeâtre et douloureuse, il était monstrueux ! Alors que depuis une seconde à peine ses yeux clignaient sous la lumière, il était déjà plus gros que Mahvia elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus épaisses que les vrilles d’une vigne sauvage ; et, pour demander à manger, il ouvrit un bec plat, vaste et profond à y jeter toute la tête d’un rouge-gorge.

» Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils apportaient à leur gigantesque enfant les choses dont ils se nourrissaient d’habitude, des graines tendres et bien broyées, de petits insectes. Mais lui, dédaigneux, rejetait les graines comme sil eût vomi, et des insectes ne faisait qu’une bouchée. Puis son bec plaintif et tumultueux exigeait : « Encore ! Encore ! » Sa gorge violette était comme un gouffre sans fond ; il semblait perpétuellement près de mourir de faim. Les deux rouges-gorges finirent par reconnaître le mets qui pouvait satisfaire son palais corné et ses entrailles : de grosses chenilles velues qui, à leur goût délicat, faisaient horreur. L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les engloutissait par douzaines, puis en réclamait de nouveau et s’endormait pour digérer. Mâoun profitait de ces rares répits pour monter sur la cime du lentisque ; et son ivresse paternelle lui suggérait des chants impétueux :