— Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est vrai… Mais encore une fois, cela ne concerne que cet homme, non pas Allah, qui ne veut qu’une chose, c’est que les entrailles des femmes ne demeurent point stériles. Et même, en cette matière comme en toutes autres, il est le seul savant ! Écoutez !

» On rapporte — mais Allah est plus savant ! — que Mâoun et Mahvia habitaient quelque part, en un temps qu’on ne saurait dire, mais qui ne doit pas être bien loin de celui-ci, dans la grande forêt de chênes verts et de lentisques qui met du bronze vert au centre de leur cuivre rouge, à toutes ces montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople et la mer Noire. Et ils étaient heureux, très heureux ! Ne vous étonnez point, ne dites point que cela est incroyable : ce n’étaient pas des hommes, c’étaient des rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de petits oiseaux sans religion, sans âme et presque pas de cervelle, qui jouent, qui crient, qui aiment et qui volent… Vers le milieu du mois d’avril Mahvia, qui depuis quelque temps éprouvait sous les plumes, à l’endroit du ventre, une sorte d’étrange et pourtant agréable inquiétude, apercevant au travers d’un sentier je ne sais quel intéressant brin de ronce, fraîchement coupé et parfaitement souple, se jeta dessus et l’emporta dans son bec. Mâoun, son mari, en remarquant un autre, imita cet exemple sans même songer à en demander la raison, sans réfléchir, sans couleur ni odeur de réflexion. C’est qu’ayant accordé aux oiseaux peu de cervelle Allah par compensation leur a donné des sentiments d’une extrême vivacité. Ils se trouvent naturellement atteints de l’irrésistible désir d’imiter, au moment des amours, tous les actes de l’objet passionné de leurs affections : voilà pourquoi les mâles participent à la plupart des besognes que leur instinct de maternité, que leur instinct suggère aux femelles.

» Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid ensemble, sur la fourche d’un lentisque, au fond d’un hallier fort sauvage, avec autant de joie qu’ils en éprouvaient encore à se rencontrer dans les airs, les ailes étendues, tout frémissants d’une joie courte et fulgurante qui traversait un instant leurs tout petits corps. Après quoi ils se quittaient ; et Mahvia allait dormir au soleil, et Mâoun s’allait percher sur une ramure minuscule, qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, pour chanter : « Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait ! Et c’était bon, c’était bon, c’était très bon ! » Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur fait descendre le plaisir sur ses créatures, au temps marqué, jusqu’au jour qu’il leur marque de même l’hiver, et puis la mort.

» Après quoi Mahvia pondit chaque matin, durant toute une semaine, de beaux œufs translucides, pas plus grands que l’ongle translucide du petit doigt d’une femme. C’était comme des perles au fond d’une coupe, et le nid avait l’air heureux de les contenir, tant il semblait fait pour ça. Et quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença de couver. Elle demeurait sur les œufs, comme étourdie d’une volupté puissante et vague, les yeux brillants ; et Mâoun, sur une branche de lentisque, chantait triomphalement :

»  — Nous avons pondu des œufs, des œufs, des œufs ! Et c’est magnifique, magnifique, magnifique !

» Et quand Mahvia quittait le nid, pressée par la faim, il prenait sa place sans tarder, pour la raison que j’ai déjà dite.

» Mais quelquefois ils sortaient ensemble, à l’heure où le soleil, étant au plus haut du ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes les huit petites boules claires. Un de ces jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils étaient assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au vol les moustiques, les éphémères et les tout petits papillons bleus qui voient très mal et semblent vraiment faire exprès de vous tomber dans le bec, Kerkis, le coucou solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de sable noir, découvrit le nid et poussa une faible plainte de satisfaction. Lui aussi, il avait le ventre lourd ! Une à une il brisa les coquilles, et goba voracement l’espoir de vie qu’elles enfermaient. Puis il jeta les écailles légères au pied du lentisque, s’enfonça dans le nid, qui céda sous son poids, écarta un peu ses deux ailes courtes et molles, et pondit à son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille épaisse et tachetée. Et il vit que cela était bon. Et il s’envola, silencieux. Et voilà pour lui !

» Mâoun et Mahvia revinrent quelques instants plus tard, mais ce fut Mahvia qui rentra dans le nid la première. Elle poussa un cri de stupéfaction.

»  — Knitt ! Knitt ! siffla Mâoun en s’abattant à ses côtés. Qu’est-ce qu’il y a ?

»  — Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun ! dit-elle.