— Oui, dit la baronne ; mais cela est défendu dans le mien.
— Quel souci en pourrais-je avoir, répondit naïvement le hodja, puisque mon premier devoir — et que le Rétributeur en soit loué ! — est de professer que ton Livre est un mensonge !
Telles étaient les conversations du hodja et de cette hanoum européenne quand ils se trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en sa présence — et qu’il était là pour traduire leurs opinions : car c’était sa propre demeure qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent rencontrer, cet entremetteur impudent ! Mais, le plus souvent, il les laissait seuls. Encore qu’elle nourrît un si vif désir de pénétrer l’âme de l’Orient, ou peut-être même en raison de ce désir, la baronne était femme et n’aurait pas cru connaître Nasr’eddine si elle ne lui eût donné permission de la connaître elle-même de la façon la plus simple et la plus ancienne du monde, de cette manière où l’on croirait volontiers que les mots ne sont plus nécessaires. D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette faiblesse comme un avantage, et sans doute une occasion de gloire unique ? Il est des Occidentaux qui prétendent avoir aimé des musulmanes, et s’en être fait aimer. Il se peut que l’inverse ait été plus fréquent, et que plus souvent des chrétiennes aient fait le bonheur de musulmans : mais elles ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le diraient-elles point ? Les mœurs littéraires ont changé, les vieux préjugés de pudeur ont disparu. L’expression, par les femmes elles-mêmes, de la sensualité féminine, est la dernière innovation du romantisme et son suprême refuge : sans cela, il serait épuisé. Mais les femmes n’avaient point encore parlé toutes nues ; c’est ce qu’elles font maintenant, et c’est ainsi que ce mouvement littéraire parvient à se survivre. Telle était, plus confusément, l’excuse que se donnait la baronne. Avoir aimé, s’être fait aimer d’un musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi les musulmans, quel livre on en pourrait écrire, et quel moyen plus sûr de s’illustrer ! Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus beau qu’un patriarche. Elle relut la Bible, ainsi que le Jardin des Caresses, et le Cantique des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher de mêler la littérature à un caprice violent : et pourtant elle était sincère. Elle en était arrivée à se dire, avec inquiétude : « M’aime-t-il ? Je crois qu’il ne m’aime pas ! » Ce qui est un des signes du véritable amour. Et justement elle ne le lui pouvait demander, ne comprenant pas son langage, en l’absence de Mohammed. Parfois elle se sentait humiliée d’avoir cédé à un homme qu’elle n’entendait plus, au moment précis où il aurait été le plus légitime et le plus doux de l’entendre — le plus indispensable aussi, croyait-elle. Parfois elle songeait à faire de cette infortune un symbole ; toutefois elle se souvenait d’avoir déjà lu beaucoup de choses sur ce sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler.
Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à Mohammed : sans doute il savait, ou du moins pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle fut sur le point de lui en ouvrir la bouche : toujours un sentiment d’invincible répugnance la lui ferma. Cet homme était décidément trop loin d’elle, et trop bas, et trop cynique. Elle eût rougi de lui adresser une semblable question. Que pouvait-il exister de commun entre ce que Mohammed appelait l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir ? Sans doute il n’eût pas compris. Eût-il compris, il aurait menti, il aurait répondu ce qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois inutile et trop honteux de s’adresser à lui. Mais alors à qui ? A quel confident, qui devait en même temps être un interprète ? Elle ne le pouvait découvrir, et cette préoccupation pourtant l’importunait. C’est qu’elle avait, d’une certaine façon, le respect des convenances, il lui semblait qu’elle ne devait pas se conduire de la même manière, quoique n’ayant plus rien à lui refuser, avec une personne qui éprouverait à son égard un sentiment passionné, ou bien aurait simplement consenti : « Inchallah ! Si elle veut, moi je ne refuse pas ! » Elle redoutait fort qu’il en fût ainsi pour le hodja ; ce soupçon humiliant la torturait.
En surcroît de ces préoccupations, la baronne Bourcier ne savait plus que faire de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée à ce diplomate par curiosité de ce qu’il lui pourrait apprendre, parce qu’il était commode sans être « voyant », homme du monde, avec un goût distingué pour l’écriture rare, et enfin discret de tempérament et de profession. A cette heure qu’elle avait trouvé un informateur dont le moins qu’on puisse dire pour le louer est qu’il était de première main, elle se sentait embarrassée de ce jeune homme. Il se montrait toujours obligeant, et manifestait, autant qu’on en pouvait juger, la plus louable fidélité sans importune insistance. Mais Nasr’eddine prenait à la baronne tout le temps qu’elle pouvait épargner en évitant le scandale et en réservant les indispensables heures qu’elle devait consacrer aux fonctions mondaines. M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun motif de mécontentement qu’elle pût invoquer contre lui, elle résolut de détourner les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un d’autre que le hodja, et, cela va de soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le partenaire qu’elle jugea le plus brillant, lui-même de la carrière ; le comte Székel Székélyi, conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie. C’était un gentilhomme magnifique.
L’une des qualités que la baronne avait appréciées chez M. de Saint-Ephrem était, on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait d’atténuer même le raffinement de ses goûts, il y parvenait, il en tirait vanité intérieurement. On n’en aurait pu dire autant du comte : il y avait dans toute son apparence, dans ses manières, dans son déportement, quelque chose d’éclatant, et toutefois de subtil jusqu’à l’intrigue. De grands traits, un grand nez impérieusement courbe, des cheveux durs et courts frisant sur son crâne comme le poil sur le garrot d’un bison, le cou large, une forte stature ; cependant l’œil fort aigu, malin, souvent détourné, avec on ne savait quoi de naturellement vicieux, d’indifférent au bien comme au mal : peu de scrupules, beaucoup d’astuce violente ou basse suivant les occurrences. La baronne Bourcier aimait se l’imaginer sous le costume somptueux des patriciens de Venise. Il en étalait le patriotisme aristocratique, il était à lui seul toute la Hongrie comme chacun de ces patriciens était Venise. C’était au bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa vigueur et sa souplesse, ainsi que sa fortune, dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse. Pourtant n’oubliant jamais d’accroître celle-ci par de nombreux moyens : savant dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant avec ingénuité ; persuadé qu’on ne saurait conclure une affaire sans commission, toujours prêt à l’offrir, toujours prêt à la recevoir pourvu qu’elle fût digne de lui ; confondant son intérêt et celui de son gouvernement, opérant avec bonheur pour les deux à la fois ; généreux avec les hommes, plus encore avec les femmes ; splendide, avec ostentation.
— Comme il est bien Magyar ! admirait la baronne. Elle s’efforçait de développer là-dessus un thème éloquent. Combien, pour brasser et faire une nation, l’influence des religions est plus puissante que celle de la race ! Car ce Székélyi était un Mongol, aussi bien que Nasr’eddine. Il descendait des cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons d’Orthogroul. Cependant il n’était qu’action, impétuosité dans l’action, tandis que son Coran avait fait de l’autre un fataliste méditatif.
Si son imagination et ses sens n’eussent été occupés ailleurs elle eût peut-être prouvé au comte une sympathie plus manifeste encore. Ne représentait-il pas l’Orient, lui aussi, un Orient plus proche de nous, plus aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui marche à la conquête de l’Orient islamique, et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à la coquetterie, se montrant beaucoup avec lui ; il en paraissait particulièrement honoré, il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne s’affichait en sa compagnie.
Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que l’attention de M. de Saint-Ephrem la baronne dépassa le but : il ne fut bientôt personne qui ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût pensé le seul M. de Saint-Ephrem. C’est que le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople : une ville faite d’une série de petites caisses singulièrement sonores, mais séparées les unes des autres, on eût dit, par des étouffoirs. C’est même pour cette cause que nul n’avait pu, dans la colonie européenne, pénétrer le secret de ses visites chez Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient, et Sa Majesté le Padischah, qui savait toujours tout, le savait cette fois par Haydar, et s’amusait fort de l’aventure. Nasr’eddine vivait en effet dans la boîte à côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte européenne on n’avait rien perçu de ce qui se passait là. Mais le monde diplomatique forme par surcroît un compartiment distinct du petit monde européen. Le moindre bruit y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem un chagrin sincère : il se croyait le droit d’être plus touché qu’aucun de ses compatriotes par le scandale qui atteignait cette compatriote, introduite dans son milieu sous ses auspices. Il eut donc avec la baronne la conversation que celle-ci espérait, mais le début en prit pour elle un tour brusque et inattendu :