— Quelle idée avez-vous eue, interrogea le diplomate après le minimum de circonlocutions, de vous afficher avec ce juif ?

— Quel juif ? demanda la baronne.

En vérité elle n’apercevait aucun juif dans ses entours. Bien qu’elle ne fût point antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis, une attitude grossière, déjà surannée, et du reste dangereuse pour les personnes jouissant de quelque fortune — car l’argent juif ressemble tellement à celui des chrétiens que les passions populaires pourraient bientôt s’y tromper — par égard pour les susceptibilités de quelques personnes qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait d’accueillir des juifs, à moins qu’ils ne fussent gens de lettres, ce qui excuse tout : les gens de lettres n’ont plus de race ni de religion, rien de ce qu’ils disent et font n’est autre chose que littérature. Et à Constantinople en particulier elle avait conscience de n’en avoir accueilli aucun.

C’est ce qu’elle expliqua plus longuement, quoique avec moins de précision, mais avec des mots plus rapides et plus abondants.

— Je vous parle de cette ficelle de Székélyi ! répliqua M. de Saint-Ephrem avec quelque vivacité.

Cette imputation, qui faisait du magnifique Hongrois un enfant d’Israël, parut à la baronne Bourcier si comique et parfaitement invraisemblable qu’elle éclata de rire. Puis elle en profita pour dire à M. de Saint-Ephrem ce qu’elle pensait de son absurde et odieuse jalousie, qui le jetait jusqu’à la diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait pas. Ils se quittèrent brouillés.

C’était bien ce qu’elle avait attendu de cet assaut. Cependant, à mesure que s’écoulèrent les heures qui le suivirent, le bizarre prétexte qu’avait assumé ce jeune homme si correct pour lui exprimer une mauvaise humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne laissa pas de la troubler. Son premier mouvement, comme il est naturel, fut de revoir le comte Székélyi et de l’interroger. Du reste il était dans les arrangements de son après-midi qu’elle le rencontrât, comme maintenant à peu près tous les jours. Elle fut sur le point de lui répéter, à titre d’énorme plaisanterie et d’incroyable sottise, ce qu’on venait de lui dire : « Figurez-vous… » et puis jugea que même sous la couleur de l’incroyance il y avait de l’injurieux dans cette absurdité. En même temps elle regardait le comte. Quel moyen de supposer ?… Il était si décidé, si avantageux ! Toutefois un doute qu’elle repoussait venait hanter l’arrière-fond de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de sa chevelure, elle scrutait son visage, la courbe de son nez, la volonté de sa mâchoire. Elle songeait que rien de tout cela n’était exclusivement hongrois : mais le fait est qu’après avoir longtemps hésité elle ne s’aventura point à poser la question.

— Je demanderai à Mohammed, se dit-elle. C’est un homme qui doit savoir. C’est son métier.

Elle interrogea donc Mohammed, en présence de Nasr’eddine. Mohammed éleva les sourcils, en élargissant les deux bras, les coudes restant au corps. Ce geste signifie, en Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais sourit de telle manière que Nasr’eddine demanda pour quelle cause il mêlait quelque stupeur à la joie évidente qu’éprouvait son âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine sourit à son tour.

— Lui-même, fit Mohammed, lui-même, qui n’a fait qu’entrevoir cet infidèle, sait que la chose ne saurait être douteuse. Elle est connue de tous les habitants de Constantinople. Elle se peut distinguer d’un coup d’œil ; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur.