— Mais il est comte, protesta la baronne. Et il s’appelle Székélyi, ce qui est un grand nom parmi les Magyars. Et il représente ici la Hongrie.
— Ne sais-tu pas d’autres comtes qui appartiennent à la même religion ? Quant au nom, comment ignores-tu que, dans son pays, il en coûte un peu plus d’une piastre, cinq sous de France, pour prendre le nom qu’on veut ? Et par qui la Hongrie aurait-elle pu se faire représenter ici, voulant y faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée à ce Hongrois qui n’est pas véritablement un Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus que quiconque ?
— Je ne comprends pas ! avoua la baronne, déconcertée.
Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne comprenait pas.
— O délicieuse, cela prouve qu’à exercer sa cervelle, on perd, dans ta patrie, l’habitude de regarder avec ses yeux. Nous continuons, nous, de discerner les corps et les visages… Et pour ce que vient de dire à la fin Mohammed, la chose est bien simple, en vérité, bien simple ! Car les Magyars sont des gens comme nous, de même race que nous, venus comme nous du fond de l’Asie ; et de bons paysans, quand ils sont pauvres, qui n’entendent rien aux affaires, et n’y ont pas plus de part que les Turcs, je dis les Turcs qui sont pauvres : mais plus vaniteux que nos beys, quand ils sont riches, parce qu’ils ont conservé la coutume de monter à cheval, que nos beys ont généralement perdue, l’estimant fatigante. Rien ne développe la vanité, telle est la volonté d’Allah, comme de regarder les hommes du haut d’un cheval. Ainsi que les beys des Ottomans, tous ces seigneurs magyars se contentent de vivre sur le travail de leurs paysans, et pas plus que nous ne brillent par la subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés par des Grecs, des Arméniens et des juifs, que vous appelez renégats parce qu’ils ont adopté la vraie doctrine, et bénissent le nom d’Allah — louange à lui, l’unique ! — mais les Hongrois par des juifs seulement, qui ont pris des noms hongrois, s’habillent en Hongrois, se disent chrétiens comme les Hongrois, pensent pour la Hongrie, agissent pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des juifs pour vouloir fonder un royaume en Palestine ! Déjà ils en possèdent un, plus près de nous, et en meilleure place. Oui, par Allah, en meilleure place. Ils y sont les maîtres. Tout le monde sait cela, ici. Toi seule l’ignorais.
— Je l’ignorais, accorda la baronne.
Elle ignorait aussi le retentissement excessif que devait avoir sa mésaventure. De même que Sa Majesté avait appris par Haydar les débuts de ses fréquentations à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en connut la suite, et comme quoi il y avait eu, de la part de la baronne, erreur, si l’on peut dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia n’avait pas manqué d’en faire l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta quelque chose, en plus de félicitations méritées ; de la sorte il avait gagné de toutes mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si grand qu’il passa au travers de ces étouffoirs qui séparent les compartiments de Constantinople. La réputation du comte n’était pas des meilleures, et elle était fort bien établie. C’était un homme trop entreprenant. On tint rigueur à la baronne Bourcier, dans la colonie française, de s’être compromise avec lui. Il se servait de tout : pourquoi, dans ses desseins et ses affaires, n’aurait-il point essayé de se servir d’elle ? De quoi la pauvre femme était, en réalité, bien innocente, mais aucune de celles qui l’avaient accueillie ne le voulut croire. On la « coupa ». On se fit nier. Au garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia, on lui tourna le dos. C’était là une chose épouvantable pour quelqu’un de sa sorte ; elle en fut écrasée.
Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer sur lui, de renouer avec M. de Saint-Ephrem : il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire l’empêchait de vouloir livrer une bataille qu’il considérait comme perdue d’avance, sa distinction même lui défendait de se montrer avec une personne dont on parlait trop, et non pas en bien ; enfin elle l’avait trahi, ou du moins il le croyait : il ne lui devait rien.
Toutefois il fut parfait, à son habitude, et lui conseilla d’aller visiter la Bulgarie, en passant par Andrinople, dont la mosquée le cède de fort peu à Sainte-Sophie.