Encore que cet avis lui parût confirmer l’ostracisme qui la frappait, la baronne Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage. Elle n’avait qu’à s’en aller, on l’oublierait sitôt qu’on ne la verrait plus, et par bonheur Constantinople est si loin de Paris ! Du reste elle avait pris en horreur, sinon l’Orient, du moins les Occidentaux qui le lui gâtaient ; en cela il est fort possible que son infortune lui prêtât quelque lucidité : mais elle ne se douta point du rôle que l’astuce de certains Orientaux avait joué dans cette infortune. Elle gardait à tous une admiration que colorait l’idée des écrits futurs dont elle emportait la précieuse matière ; mais surtout elle regrettait Nasr’eddine. Elle ne savait pas qu’elle ne le quittait que juste à temps pour conserver une illusion charmante… Sa grande préoccupation était de s’assurer du souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que ce souvenir fût éternellement cher. Ce sentiment, par sa simplicité, l’élevait au-dessus d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse, une conscience qui la consolait.

— Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock, que Nasr’eddine aurait pu aimer une Occidentale ?

Tel est le détour qu’elle avait découvert pour renseigner son cœur. M. Feathercock, ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en savait rien, mais s’informerait.

Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba dans une grande perplexité. Selon son habitude de prendre les choses comme elles venaient, ainsi qu’un don ou bien une incompréhensible fantaisie du Rétributeur, il ne s’était jamais posé cette question. Sa vie, jusque-là, avait été pure, il n’avait guère connu que Zéineb, qu’il pensait ne point aimer. Toutefois, à cet instant précis, il s’effraya presque de constater que c’était à elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire de l’esprit humain, dans ces circonstances il faisait des comparaisons.

— Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il à M. Feathercock. Se peut-il qu’une Occidentale nous appartienne ? Elles peuvent croire qu’elles se donnent, mais tout révèle alors qu’elles restent elles-mêmes, indépendantes, toujours ailleurs, libres enfin — libres, comprends-tu ? Elles se lèvent, elles reprennent en se levant possession de leur corps, de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles ? On n’a même pas le droit de le leur demander. Ce doit être cela qui leur donne une humeur égale… Je comprends maintenant, ô chrétien, pourquoi les femmes de notre race et de notre foi ne peuvent avoir toujours cette humeur : c’est parce qu’elles sont nos esclaves, véritablement nos esclaves. C’est justement cet esclavage qui parfois les révolte et s’exhale en insupportables cris. Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une oreille différente de mon oreille de jadis : ils sont la preuve que nos épouses sont à nous, rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime jamais pleinement que sa propriété. Allah est le plus grand ; il est aussi le plus sage…

S’étant interrompu le temps d’un soupir, il ajouta :

— Mais ne parle pas de ces choses à celle qui t’a parlé. Dis-lui plutôt que je l’attends chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure de la quatrième prière.

La baronne accourut. Elle pleura beaucoup. Toutefois les moments qui suivirent allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle aura toute sa vie la conviction que Nasr’eddine est un homme au-dessus des hommes, et qu’il n’oubliera jamais cette hanoum d’Occident. Il faut lui rendre cette justice qu’elle avait acquis le droit de le supposer.

XIV
COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA

A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia était devenu le péché de M. Feathercock. D’une part, il ne désespérait point de le convertir, et d’en faire un des membres les plus utiles de sa congrégation, d’autre part cette espérance lui dissimulait à lui-même le plaisir un peu dangereux qu’il prenait à sa conversation. Mohammed lui était devenu indispensable. Mohammed, cynique et pourtant d’apparence ingénue, lui ouvrait les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir ordinairement dans sa maison du Taxim, il eut avec cet homme, que pourtant on lui avait signalé comme peu recommandable, de longs entretiens. Il est vrai qu’il s’efforçait de se maintenir sur le terrain des sujets théologiques ou sociaux. La condition des musulmanes le préoccupait tout particulièrement.