— C’est une chose absolument certaine, conclut-il, à la fin d’un long discours qu’il venait de tenir à Mohammed : la situation qu’a faite aux femmes la religion de Mahomet est épouvantable. Elles ne la supportent que par ignorance d’un sort meilleur ; mais quand un rayon de nos lumières d’Occident parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne peuvent échapper au désespoir que par le suicide ou la fuite.
— Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia.
— Qu’est-ce qui est vrai ? demanda le révérend John Feathercock, étonné, car Mohammed avait coutume de le contredire.
— Tout ce que tu viens de raconter, dit Mohammed. La destinée des dames musulmanes est affreuse, surtout depuis qu’on a pris la funeste habitude de leur enseigner l’anglais et le piano. La lecture des romans français ne leur apprenait qu’à tromper leur mari ; et elles en savent là-dessus, dans notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup plus qu’on n’en trouve dans ces livres à couverture jaune. Tandis que celle des romans anglais leur apprend à être, par-dessus le marché, ennuyeuses à l’égard de l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt que l’une d’elles en sait assez pour jouer sur cet instrument d’Iblis la Sonate à Kreutzer, elle prend en dédain l’art des pâtisseries délectables… Si tu connaissais les trois femmes de Hamdi ! Elles pleurent, elles pleurent tout le temps en jouant la Sonate à Kreutzer !
— Je les plains de tout mon cœur, dit M. Feathercock, et je regrette que la barbarie de vos mœurs ne me permette point de leur donner, en toute honnêteté, les consolations auxquelles les quelques lueurs occidentales, reçues par elles, les ont déjà préparées.
— Allah est tout-puissant ! déclara Mohammed.
— Je le sais, dit le révérend, mais il n’y a aucun rapport.
— Toutes choses, répliqua Mohammed, ont rapport avec Allah. Il a fait sortir l’univers étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme d’un peu de terre mouillée. Pourquoi ne ferait-il pas un jour sortir ces dames de leur maison, pour qu’elles se trouvent sur ton passage ?
Le révérend ne répondit point. Mais après le départ de Mohammed, il songea longtemps : ainsi, dans cette ville de Constantinople, se trouvaient trois musulmanes qui parlaient sa langue, et gémissaient dans le désir de la lumière et de la monogamie ? Car il est contraire au vœu de la nature, se disait-il, que ce soit justement dans ces pays où le ciel a doué les femmes des instincts les plus passionnés que des lois perverses les forcent à se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un époux.
Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait fallu, et parfois son sommeil même en était troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille bien décrépite et très horrible à voir entra chez lui, comme il rêvait dans sa cour fraîche ; et cette vieille décrépite s’étant prosternée, déposa devant lui une lettre pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir dans le creux de la main. Et elle dit :