Ménéel, sans se retourner, reconnut cette voix. Il l’avait entendue, des semaines de siècles et de siècles durant, qui n’étaient qu’une seconde ou rien pour son immortalité. C’était un ange obéissant. Pendant la grande bataille, il avait combattu suivant les ordres et à sa place ; mais on aime si souvent ceux qu’on est forcé de combattre ! Il advient même qu’on les préfère ensuite à ceux qui restent à vos côtés, dans la même phalange et sous le même chef. On ne les envie plus, ils ne sont plus des rivaux. Les anges sont moins imparfaits que les hommes, mais ils ne sont point parfaits ; ils connaissent ce degré où l’émulation se change en jalousie ; et il y a autant de caractères d’anges que de caractères d’hommes : c’est une infinie diversité. Ils pensent fréquemment l’un de l’autre : « Comme celui-là est aimable ! » Et quelque chose d’impénétrable de l’un à l’autre les empêche de s’aimer. C’est pourquoi ils ont souvent grande pitié des haines des hommes et des femmes, chez qui ce sont les meilleurs qui parfois se détestent le plus ; c’est un sentiment qu’ils comprennent. Tandis que ceux des leurs qui sont déchus, ils auraient volontiers pour eux de la compassion ; le devoir seul de leur état le leur défend. Et il est dur d’obéir éternellement à un devoir.
Ménéel jadis avait aimé Lucifer pour sa beauté, et je ne sais quelle sublime gaieté qui l’approchait dangereusement de la perfection. Voilà pourquoi il l’écouta, cette nuit d’entre les nuits !
— Et moi, répéta Lucifer, et nous, tous ceux des anges qu’on a mis au feu éternel ? Oui, je sais : étant d’une autre nature, et plus haute, nous avons péché davantage, et plus horriblement, dans notre désobéissance. Mais pour cette cause, nous souffrons aussi davantage que les hommes pécheurs, dans cette place souterraine où nous devons vivre ensemble, eux et nous, dans ces flammes qui sont sept fois pour nous plus brûlantes que pour eux. Et alors…
— Alors ?… demanda Ménéel, ému malgré lui.
— Alors, pleura Lucifer, pourquoi n’y a-t-il pas de rédemption pour nous, pourquoi n’est-on pas ressuscité pour nous ? Comme le sacrifice eût été plus beau, plus digne de la divinité, fait pour nous plutôt que pour ces hommes médiocres qui ne seront jamais coupables que médiocrement. En conçois-tu la raison, Ménéel ? Y a-t-il seulement une raison ?
C’était une nuit où tous les êtres pénétraient, entendaient, voyaient l’inaccessible, l’inouï et l’invisible. Le bœuf, qui avait écouté, demanda tout à coup, cessant de ruminer :
— Il y avait nous aussi !
— Vous ! dit Ménéel stupéfait !
Lucifer ricana silencieusement.
— Oui, moi, cet âne, et toutes les autres bêtes. Il n’y a pas de vie future pour nous qui vivons dans la souffrance et qui mourons pour les hommes avant d’avoir fini notre destinée. On nous bat. Nous ne mangeons pas même à notre faim. Nous sommes assujettis à des tâches dont nous ne profitons jamais ici bas, et pour nous cependant il n’y a rien qu’ici-bas. Pourquoi la sagesse éternelle, pourquoi la bonté éternelle ne nous ont-elles pas racheté ? Pourquoi n’ont-elles pas fait quelque chose pour nous, afin que nous ressuscitions ?