— Tu ne sais pas encore, toi, dit-il, ce qu’est la malédiction des dieux ! Je n’ai eu qu’une mère, comme tous les hommes : et je l’ai épousée. Si je t’épousais, ne découvrirais-je pas un jour que tu es ma sœur ? Et je suis aveugle maintenant ; je me suis crevé les yeux. Comment puis-je voir si tu n’es pas ma sœur ? Es-tu vraiment bonne, Tekmessa ? Alors va-t’en !
» Et Tekmessa s’en alla, regardant toujours le bandeau qu’il avait sur les yeux. Ses belles joues ruisselaient de larmes, comme la neige des montagnes que le soleil à la fois rougit et fait fondre en torrents.
» Ainsi les malheurs d’Œdipe furent mis à leur comble, et il ne put échapper à la destinée qui l’attendait à Colone, parce qu’il s’était crevé les yeux. Car on ne doit jamais rien faire contre soi-même. »
— Le souci de moralité qu’impliquent ces dernières lignes, dit M. Costepierre, me sert à démontrer que ce petit roman grec doit être d’une époque assez tardive.
VI
Le Lapon délicat de la poitrine
Il y avait une fois un Lapon. Il avait les yeux bridés, la face ronde comme une pleine lune, les pommettes couleur de brique comme tous les Lapons, une hutte en peau de renne pour l’été, une case faite avec des moellons de neige pour l’hiver, une marmite, deux traîneaux, ce qu’il lui fallait de harpons, et aussi l’âme innocente et pure, également comme presque tous les Lapons, qui sont un peuple vertueux. Mais il constituait cependant une regrettable exception parmi son peuple, parce qu’il était délicat de la poitrine.
Ses parents trouvaient qu’il s’exagérait un peu son état. Mais lui le prenait très sérieusement, disant qu’il se connaissait sans doute moins mal que personne autre au monde. Ceci prouve qu’il avait, en même temps que les bronches un peu sensibles, l’esprit philosophique : par disposition naturelle d’abord, et aussi à cause des leçons d’un pasteur norvégien qui lui avait appris à lire et à écrire. Voilà même pourquoi il nourrissait des inquiétudes pour sa santé, sachant que les intellectuels sont enclins à certaines faiblesses de tempérament ; de sorte qu’après tout, malgré l’anxiété qu’il entretenait, dans son cœur, sur les cruautés de son destin à venir, il en était un peu orgueilleux ; et cela même l’empêchait de guérir.
Il finit par communiquer, d’une certaine manière, son souci à Kouroukakala, la fiancée de son cœur, et celle-ci en fit part à ses futurs beaux-parents : car enfin il ne convenait pas qu’une personne de sa sorte, qui recevrait en dot douze rennes et une provision d’huile de phoque suffisante pour trois hivers, unît son sort à celui d’un jeune homme destiné à périr à la fleur de l’âge. « De plus, ajoutait-elle, il y a de l’indécence dans la maladie, ou même dans les seuls soins que sa crainte inspire : car nous avons, ainsi que, je le suppose, tout le reste de la terre habitée, une morale d’été et une morale d’hiver ; et ceux qui ne se conforment pas à leurs justes lois sont non seulement punis par les anciens de nos tribus, mais déconsidérés. En hiver, les provisions étant infiniment rares, la pêche difficile, les femelles de rennes dépourvues de lait, le froid rigoureux, il importe de vivre dans les longues galeries creusées dans la glace et recouvertes d’un toit en neige durcie, à la fois nus et vertueux, c’est-à-dire abstinents. Nus parce que, fort heureusement, la chaleur est trop forte, dans ces abris tutélaires, pour qu’on y puisse supporter le poids des vêtements de peau ; et vertueux parce que, pour ne pas épuiser les vivres, une sagesse traditionnelle nous a enseigné à faire le moins de mouvements possible, de manière à diminuer les besoins de l’estomac et à vivre sur la graisse que la bonne saison accumula sur nos membres. De plus il ne serait pas bon que nos enfants naquissent pendant l’été, qui est la saison des plaisirs, des chasses et des déplacements.
« Au contraire, poursuivit Kouroukakala, aussitôt que le soleil brille, qu’un jour continu succède à la nuit perpétuelle, que les bouleaux nains et les mousses grasses verdissent pour la nourriture des rennes, que les phoques viennent à terre pour y rencontrer les femelles et élever leur progéniture, que les bancs de poissons remontent à la surface de la mer, la nourriture devient abondante pour les hommes lapons. Et alors pourquoi se priveraient-ils de rien ? Il y aurait là un crime contre les esprits qui produisent toutes ces bonnes choses, et c’est leur plaire également que de s’abandonner aux joies de l’amour : c’est faire des signes magiques à ces esprits pour les encourager dans leur œuvre de perpétuation des bêtes des eaux et de la terre. Mais d’autre part la pudeur s’éveille en même temps que le désir, et c’est un crime abominable alors que de n’être pas vêtus, toujours vêtus, quoi qu’on fasse et qu’il arrive.