« Or votre fils, par peur de s’en trouver mal, refuse de se conformer à des usages si justes et nécessaires. En hiver, dans nos maisons de neige, il s’obstine à garder une casaque et un pantalon de peau, donnant pour raison qu’il redoute les courants d’air ; et en été, il montre en plein midi son cou nu et parfois ses bras, spectacle tout à fait choquant, sous prétexte qu’il lui faut bien faire une différence entre les tièdes heures du jour et celles, plus fraîches, de la nuit. Je l’aime beaucoup, vous le savez. Mais je sais aussi ce que je dois à ma réputation. Je suis fille d’ancêtres honorables. Il n’y a jamais eu la moindre faiblesse dans ma conduite, et j’ai toujours religieusement obéi aux prescriptions de la morale d’hiver et de la morale d’été, faisant différer mes actes et ma façon d’accueillir les hommes selon que c’est l’époque de la grande nuit ou du jour qui ne finit pas. Si votre fils ne s’amende, je serai forcée de renoncer à lui. Je vous prie de le lui dire. »

Cette rupture éventuelle d’un mariage souhaitable fut envisagée avec tristesse, mais reçue sans une irritation qui, bien que naturelle, eût été illégitime : il n’était que trop évident que Kouroukakala avait raison.

— Pourtant, dit la mère, avec angoisse, s’il était véritablement malade ?

— Je n’ai jamais entendu parler d’une maladie comme ça chez les Lapons, répondit le père. Le climat est trop sain, au-delà du cercle polaire !

— Pourtant, dit la mère, si on consultait le sorcier de la tribu, qui est aussi un grand médecin ?

Le vieux Lapon n’était pas trop de cet avis, parce que les médecins trouvent toujours que les gens ont quelque chose. Pourtant il se laissa persuader.

Le médecin-sorcier, qui s’appelait Moutou-apou-kivi-no, c’est-à-dire « celui qui sait où est le poisson », déclara qu’en effet le jeune Lapon était très malade, mais qu’il pourrait le guérir à l’aide d’un charme composé avec la cendre des moustaches d’un morse mâle, adulte, et le sang d’une morue femelle, mais sans œufs. Les parents consentirent à ce traitement, malgré la dépense. Mais le jeune homme discuta longuement, alléguant que ce n’était là que de la magie imitatoire. « On s’imagine, disait-il, que je prendrai la vigueur du morse et les capacités de résistance de la morue, qui traverse sans s’émouvoir les courants marins les plus froids. Mais c’est s’abuser. Cette pharmacopée a vieilli : du moins je suis disposé à le croire. Je veux bien essayer ; mais cela ne suffira pas. »

Il disait cela parce qu’il avait lu les livres du pasteur norvégien. Alors il savait qu’il y avait aussi autre chose.

— Mon fils, lui dit sa mère, qu’est-ce qu’il y a ?

— Le Midi ! répondit ce jeune Lapon.