Pour la première fois don Juan se sentit inquiet et désarmé devant l’événement. Il ne comprenait pas : pour une âme telle que la sienne, ne pas comprendre était une humiliation inconnue jusque là. Lui, au ciel pour l’éternité ! Voulait-on l’y laisser par pitié ? Mais il savait que la justice divine ne peut se manquer à elle-même : il ne méritait pas de pitié. Indomptable, il voulut donc interroger Dieu, mais le silence de la divinité est par essence impénétrable. Ce qu’elle veut cacher reste caché. Nul n’avait pu discerner les motifs de cette décision sans appel, qui semblaient d’une indulgence inexplicable et même monstrueuse. Don Juan n’obtint pas un mot, pas même un regard, un rayon, une étincelle. Il était dans le Paradis, voilà tout, ainsi qu’un étranger dans un pays dont il ne sait pas la langue. Et que lui importent alors les édifices, les fontaines, les beautés du ciel et des arbres ? Il s’ennuie. Don Juan commença de s’ennuyer affreusement. Il ne parvenait même pas à se rendre compte de la sorte du bonheur que peuvent éprouver les élus du bonheur éternel ; et il les en détestait davantage, tout en continuant à les mépriser. Il souffrait aussi amèrement, étant de toutes parts entouré de beauté, de ne pouvoir abuser de cette beauté pour la détruire : et il était éternel, il ne pouvait plus mourir ! Il en éprouvait une épouvantable rage. Cependant Elvire s’approcha. « Heureusement, songea-t-il, je vais pouvoir jouir de la haine qu’elle a maintenant pour moi. Car elle est vraiment une élue, tandis que moi… il n’est pas possible que je ne sois pas un damné ! Je ne suis ici que par une erreur qui va se dissiper. »
Mais Elvire lui dit très doucement :
— Juan, mon époux…
Il avait oublié les promesses qu’il avait faites à Elvire. Ces promesses comptaient pourtant, et voilà qu’Elvire s’en réclamait ! Il s’écria :
— Allons, Elvire, vous me haïssez !
— Moi, fit-elle.
Elle ne pouvait plus concevoir à cette heure éternelle la signification de ce mot, et peut-être même sur terre ne l’avait-elle jamais compris. Son âme délicieuse et simple ne connaissait qu’une chose : c’est que Juan Tenorio, qui avait juré d’être son époux, se trouvait réuni à elle en un lieu où tout serment terrestre doit enfin porter ses conséquences.
— Mais je t’ai outragée, malheureuse, fit don Juan. Je t’ai abusée, maltraitée, dédaignée, tu t’en souviens ?
— Je ne me souviens, dit-elle, que d’une chose, c’est que je vous aimais. Je ne puis me souvenir que de cela, puisqu’ici toute mémoire s’efface de ce qui fut une douleur. Vous étiez charmant, don Juan, ajouta-t-elle avec un sourire.
— Mais, dit-il, je ne vous aime plus. Je n’aime aucune des autres que j’ai connues jadis et qui sont là, derrière vous, et qui vont, j’en suis sûr, me tenir les mêmes discours.