VII
Don Juan au Paradis
D’un grand vol droit, sublime et sans ailes, comme aspiré par l’infini, sa longue tunique blanche plaquée par-devant sur ses épaules et ses reins, en arrière tout agitée de plis larges et changeants, la poitrine gonflée par l’air froid des cieux très hauts, splendide, pur, lumineux, éternellement jeune, l’ange qu’on avait envoyé ce jour-là pour surveiller la terre remonta jusqu’au trône de Dieu. Et il s’abattit les mains en avant, la tête relevée, pour dire :
— Seigneur, don Juan est mort !
Or, dans le Paradis, personne qui ne connût Don Juan. La fureur de ses vices, son affreux mépris des lois et des douleurs, le délire de ses cruautés, enfin tous ses crimes, de ses victimes avaient fait au ciel autant d’élues. Aucune n’était pourtant parfaitement pure, entièrement sans péché, mais il les avait tant fait souffrir ! Sans leur imposer d’autre expiation Dieu les avait appelées à lui. Elles étaient toutes là, Elvire, Anna, Mathurine et les mille autres. Il était là, le commandeur, il était là lui-même, le misérable M. Dimanche ! Il n’y avait que le pauvre Sganarelle qui demeurât en purgatoire parce que de toute sa vie, il n’avait su être bon, ni méchant. C’était donc un lâche : un lâche, c’est celui qui n’a pas su se décider !
Mais aucune ne manquait, de celles dont jadis il avait changé la vie terrestre en un grand et irréparable malheur, et les autres habitants du Paradis s’étonnaient. « Quel est donc disaient-ils, ce méchant prédestiné à faire des saintes ? » Voici maintenant qu’il était mort ; ils se demandaient seulement dans quel cercle infernal le jugement suprême allait l’envoyer. Et don Juan se le demandait aussi, mais il n’avait pas peur, n’ayant jamais eu peur de rien. Sa damnation éternelle lui apparaissait comme inévitable et nécessaire. Bien plus, il la désirait comme si l’Enfer dût être sa vraie patrie, presque son empire, et Lucifer non pas un maître et un bourreau, mais un complice digne de le comprendre.
Quand on l’amena devant le tribunal terrible, son âme superbe, dure, cuirassée par l’admiration qu’elle avait d’elle-même et de ses crimes, n’eut pas un instant de faiblesse. Juan faisait plus que désespérer de la miséricorde divine, ce qui est déjà, on le sait, le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui ne puisse être pardonné ; il la méprisait, il n’en voulait pas, il ne pliait pas ! Il y eut dans le Paradis, devant cette attitude, un grand murmure. Tous, sauf précisément ceux qui avaient connu don Juan, et qu’un sentiment étrange, qui n’était pas de la haine, pénétrait sans qu’ils voulussent l’avouer, pensaient : « Comme il va être précipité ! » Et ils attendaient la foudre.
Mais Dieu sortit de sa méditation éternelle. Il considéra longuement l’âme insolente de don Juan, secoua la tête, et prononça dans sa sagesse redoutable et profonde :
— Don Juan Tenorio, reste ici !
Nul ne crut avoir bien entendu. Sainte Élisabeth de Hongrie, et la douce Claire, et la vierge Priscilla murmuraient : « Lui, parmi nous ! » Don Juan lui-même ne bougea pas, croyant à une espèce de feinte horrible de la toute-puissance. Ne s’amusait-elle point, avant de le jeter aux flammes, à lui donner une lueur d’espoir, de telle sorte qu’ensuite il souffrît davantage ? Et il riait intérieurement de cette ruse, parce que, vivant, il eût été capable de l’imaginer. Mais la voix divine, contre laquelle nul ne peut s’élever, parla de nouveau :
— Juan Tenorio, tu resteras ici !