Je compris, au discours de ce haut fonctionnaire, pourquoi j’avais vécu. Mon existence et mon embonpoint glorifiaient la République. Jamais, sous l’Empire, il n’y avait eu un bœuf comme moi ; car les bœufs ne sauraient engraisser convenablement sous le régime de la tyrannie. Le député radical-socialiste fit entendre, en un discours très étendu, que la protection qu’il avait toujours accordée à l’arrondissement où j’étais né n’était pas étrangère à l’éclat de mon poil et à la prospérité de mes flancs. Ensuite une fanfare joua la Marseillaise, les clairons de Sidi-Brahim et l’Internationale. Fatigué, je me couchai parmi mes bouses. Alors on me mit sur la tête une couronne de roses. J’en conclus que j’avais fait tout ce qu’on demandait de moi.


Quelques semaines plus tard, j’étais devenu plus lourd encore et plus beau. Un homme vint, qui donna pour m’avoir un grand nombre de pièces d’or, qu’il comptait par pistoles, sans doute afin que l’antiquité de ce vocable ajoutât quelque chose de plus à la majesté de ma personne. Il me fit voyager dans un char rapide, que traînait une locomotive. J’avais déjà vu passer beaucoup de trains : je fus satisfait de voir à quoi cela servait. Cela sert à empêcher les bœufs de se fatiguer. Mon nouveau maître était sympathique. Il était grand, gros, d’un blond presque blanc, si pareil à moi que je pense qu’il était un peu de ma famille. A toutes les stations, il venait prendre de mes nouvelles, et buvait à ma santé des liqueurs blanches, rouges et vertes, dans des calices de verre.

Nous arrivâmes à Paris, dans un endroit nommé la Villette. Un sanhédrin d’hommes sages, appelé jury, m’examina très longuement. Je fus flatté de voir que ces hommes avaient des redingotes et des cravates blanches, comme si j’avais été le préfet. Ils m’accordèrent leurs suffrages, et le grand jour arriva.

On me mit sur une voiture ornée de drapeaux, de statues et de femmes. D’autres femmes, très déshabillées, suivaient dans d’autres chariots. Plusieurs en contractèrent des fluxions de poitrine, des pneumonies infectieuses, des tuberculoses galopantes, et moururent de la sorte, pour m’avoir connu. Des bouchers de la Villette étaient déguisés en Romains. L’un d’eux, qui déjeuna chez un marchand de vins, durant que mon cortège fit halte, s’appelait, paraît-il, Lucullus. J’entraînais également à ma suite un éléphant, un lion malade, plusieurs chameaux et des mousquetaires. Les échevins des plus beaux quartiers de Paris me présentèrent leurs devoirs. Une foule énorme applaudissait, jetant vers moi des rondelles de papier multicolores, semblables à des fleurs. La police réprimait toute manifestation attentatoire à l’honneur de mon nom et de ma famille. Je vis qu’elle assommait, avec raison, quelques misérables fous qui voulurent crier : « Mort aux vaches ! »

On me conduisit, en triomphe, à travers de larges voies, bordées de hautes maisons, qui regorgeaient de monde. Des enfants manifestèrent leur enthousiasme en soufflant dans des corps de carton. Ou buvait, on mangeait en célébrant mon nom et ma gloire. Des femmes se firent embrasser par des hommes ivres, jusque sous mon ventre. Et tout cela était si ridicule, si falot et obscène, qu’il me prit un grand dégoût. Je me sentis lassé et blasé de gloire, j’aspirai au repos. On me le donna. On me le donnera à jamais.


Car maintenant, je vais mourir ! Peu m’importe, j’ai vécu ma vie. Mon nom va retentir une dernière fois dans un corridor sombre, clamé par de jeunes hommes vigoureux et sanguinaires, armés de lourds maillets d’acier. Mais mon cadavre encore sera glorieux. Le marchand boucher, qui m’acheta, à qui j’appartiens, le décorera une dernière fois de roses en papier, après m’avoir ôté la peau. Et les peuples défileront devant mon corps gigantesque avant qu’il soit mis en pièces. Ceci est le sort des dieux et des rois.

II
Jimmy et Wilkie

… L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie. Ils étaient frères. Tous deux avaient le col épais, la croupe large, le sabot plat, le chanfrein busqué et les dents bien longues et jaunes, mais usées, car ils allaient sur leurs dix ans ; et voilà sept ans déjà qu’ils étaient dans la mine. Leur écurie était à gauche, dans cette grande salle qui forme un octogone irrégulier, juste sous le puits, dont nul œil, pas même le leur, ne pouvait apercevoir le sommet perdu dans une forêt d’étançons tout noircis depuis des années et des années par la fine poussière de houille que les bennes laissaient tomber en remontant. On ne les tondait point ; mais on les lavait à grande eau tous les lundis matin ; et alors on pouvait voir que leurs poils, primitivement de couleur alezane, et devenus si longs que, surtout sur les jambes, ils avaient l’air d’une bourre frisée, se terminaient par une petite pointe d’argent, mince et claire comme une aiguille. Et c’était la nuit éternelle qui les avait blanchis de la sorte. L’obscurité coutumière dans laquelle ils vivaient leur avait donné aussi une espèce de mauvaise graisse qui les rendait encore plus rustauds et patauds que ne le sont d’ordinaire ceux de leur race. Et comme ils prenaient de l’âge, l’humidité et les courants d’air de la mine commençaient de leur raidir les muscles. Ils avaient des rhumatismes.