Ces deux bêtes d’apparence obtuse, avaient de l’intelligence et de la curiosité. Quand on fonçait une nouvelle galerie, ils regardaient les boisages d’un air entendu, et se disaient : « Un de ces jours, on nous fera passer par là ! » Et cela leur faisait plaisir, de passer par là. C’était un changement dans leur existence monotone. Mais d’ailleurs, une fois qu’ils avaient mis le pied sur une de ces routes souterraines, ils ne l’oubliaient jamais plus, ils la reconnaissaient sans l’aide, inutile pour eux, de la lampe des hercheurs, au sein de l’ombre farouche. La mine était leur univers. Ils ne s’y sentaient ni heureux ni malheureux. Ils y étaient. Pourtant, parfois, ils se disaient l’un à l’autre, dans leur langage confus et court fait de clins d’œil, de frémissements de la peau et de petits hennissements : « Il doit y avoir autre chose ; il me semble que jadis il y avait autre chose. » Mais quoi ? Ils ne se rappelaient plus. La mémoire de cet autre monde, où ils étaient nés, était abolie au fond de leur crâne étroit : il y avait si longtemps qu’ils étaient là ! Les animaux ont des rêves aussi. C’était comme un rêve qu’ils ne parvenaient point à se rappeler.
Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse, mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide inusités de la mine les inquiétait. Même elle était plus noire et triste que d’habitude ; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui viennent du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des équipes qui descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures et leur servait à compter le temps. Enfin quelques jours plus tard leurs gardes détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de l’écurie, d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les rails de fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les détourna doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le puits. Et l’un des gardes dit en riant :
— Il n’y a si mauvais vent qui ne porte bonheur à quelqu’un ! Ils vont être bien étonnés.
Et l’autre répondit :
— Le grand jour va les éblouir. Si on leur bandait les yeux ?
— Bah ! fit son camarade. Qu’ils s’habituent tout de suite ou plus tard…
Alors ils donnèrent un coup de sonnette, et brusquement, la cage s’enleva. Jimmy et Wilkie éprouvèrent une espèce d’angoisse du cœur qui les fit flageoler sur leurs larges pieds. Ils sentirent aussi une averse froide leur tomber sur le dos : c’était le puits qui pleurait son eau, à travers les cuvelages. Tout cela était nouveau, très nouveau : une expérience. Ils l’enregistrèrent dans leur cervelle obscure.
Mais au bout de deux minutes à peine, leur voyage vers les sommets se trouva terminé. Ils prirent pied sur une galerie dont le sol remontait, et au bout de laquelle se distinguait un phénomène inconnu : une lueur blanche et rose qui grandissait à chacun des pas qu’ils faisaient en avant. Une forge, sans doute, la lueur d’une forge : ils avaient déjà vu des forges dans la mine. Cependant un pressentiment mystérieux leur faisait deviner que ce n’était pas cela. Ils eurent peur, et renâclèrent. On les tira plus fort ; comme ils avaient confiance dans leurs guides, ils reprirent leur marche.
Et, brusquement, ce fut le jour !
Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait, dardait, brûlait ! Rrran ! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme des sacs les hommes pendus à leur tête. Ils voulaient fuir, fuir en arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu…