Enfin quand le poisson s’est laissé décevoir par ces pièges infâmes, on commence par lui déchirer la bouche : c’est ce qui s’appelle « ferrer ». Ensuite on le noie. On le noie dans le seul élément où il peut vivre, ce qui est incontestablement ajouter l’injure à l’insulte. Il est à croire que tout le suffoque, même l’indignation. Cependant, comme en général il n’est pas complètement mort quand il arrive à terre, on le met dans l’herbe mouillée, afin que son agonie dure très longtemps. Ainsi qu’il arrive toutes les fois qu’il s’agit de tortures, les petits enfants viennent voir.
Ces rites de la pêche à la ligne permettent déjà de supposer que celle-ci n’est pratiquée que par des hommes dont la mentalité est demeurée particulièrement rude et primitive. Et en effet, si l’on considère les instruments dont ils usent on s’aperçoit qu’ils n’ont pas changé depuis l’âge de pierre. Tout au plus l’hameçon est-il maintenant d’acier bleui au lieu d’être en os, mais le fil qui le retient continue à être fait non pas d’un des textiles découverts par la civilisation, mais d’un crin de cheval, exactement comme à l’époque où nos pères allaient tout nus, avec du poil sur tout le corps. Ceci constitue déjà une forte présomption contre les pêcheurs à la ligne. L’expérience d’ailleurs la confirme. Quels sont les peuples qui se classent le plus bas dans l’échelle de l’humanité ? Ce sont les Fuégiens et les Esquimaux : ils sont tous pêcheurs à la ligne. Enfin un simple coup d’œil jeté, dans notre patrie même, sur les pêcheurs à la ligne en général, et sur ceux du bassin de la Seine en particulier, ne peut que confirmer la triste et impartiale sévérité de ce jugement.
C’est une habitude des peuples barbares, on le sait, de ne se déplacer qu’en foule. Les sauvages se rencontrent presque toujours en troupe, même au Jardin d’Acclimatation. Il en est de même des pêcheurs à la ligne. Bien qu’ils ne soient pas sociables, au sens élevé qu’il est légitime de donner à ce mot, je signalais tout à l’heure le besoin singulier qu’ils ont de ne pas se quitter des yeux. Et on les voit tous se porter, avec aveuglement, par masses épaisses, vers les mêmes rivières et les mêmes marais pestilentiels. Ces migrations sont saisonnières, ce qui est encore une preuve qu’ils restent voués aux instincts les plus primitifs de l’humanité. On me répondra que les chasseurs font de même. Il est permis de croire que ceux-ci appartiennent à des races dont la civilisation est déjà un peu plus avancée, car il est rare qu’ils emmènent avec eux, dans ces déplacements collectifs, leurs femmes et leurs enfants. Les pêcheurs à la ligne, au contraire, à l’instar des hordes primitives, sont presque toujours accompagnés de leurs familles, qui campent alors dans des abris d’une architecture rudimentaire, dénommés guinguettes. Les femmes et les enfants, poussant des cris qui n’ont rien d’humain, y exécutent des danses rituelles, dont l’une des figures consiste à s’élever dans les airs et à en retomber en mesure, au moyen d’un système de planches et de cordes qu’on appelle escarpolette. C’est ainsi que ces femmes invoquent les esprits de la horde, en faveur des exercices cruels de leurs époux.
Les costumes de ces malheureux sont presque toujours sommaires, ainsi qu’il fallait s’y attendre. Beaucoup ont les jambes nues. La plupart portent des chapeaux faits d’une écorce grossière, dont la forme rappelle celle du pétase, coiffure archaïque qu’on ne retrouve guère que sur les bas-reliefs des monuments grecs, mais surtout le paillasson des Sakhalaves. Si on leur adresse la parole, ils ne vous répondent pas. Certains savants supposent qu’ils ont pourtant un langage monosyllabique, extrêmement restreint en tout cas, et qui n’a pas encore été suffisamment étudié pour qu’on en puisse comprendre le sens.
Vers la fin du jour, il leur arrive fréquemment de se nourrir sur place du produit de leur pêche, avec une épouvantable voracité. Ils ajoutent des boissons enivrantes, composées du jus de certaines plantes nocives.
De plus, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste pour finir, une enquête patiente m’a permis de constater que les pêcheurs à la ligne et les clients des cafés-concerts ne forment qu’un seul et même peuple. On les retrouve la nuit, écoutant avec une sorte de morne ivresse des refrains bizarres, dépourvus de sens, et qui ramènent la musique, le rythme et la parole aux âges les plus brutaux qu’ait traversés l’espèce humaine : Cela seul suffirait à justifier l’effroi qu’ils doivent causés à des civilisés.
Le Radeau
I
Le Radeau
… Tout ce que ses camarades, amants comme lui de l’Idée, eussent jamais trouvé à lui reprocher, c’est qu’il n’était point un militant. On ne l’avait vu prendre part à aucun cambriolage, à aucun crime, pas même jeter une bombe, et quant à la fabrication de la fausse monnaie, il se bornait à l’approuver platoniquement, à titre de légitime manœuvre contre les États organisés. Ce n’était qu’un théoricien, mais fervent. En lui-même il s’applaudissait de la rigueur farouche de sa raison. L’individu seul lui paraissait demeurer l’irréductible unité. L’individu n’a pas d’ordre à recevoir, pas plus qu’il n’en peut donner. Il est sans devoirs, sans obligations, sans règle ; ou du moins sa règle est en lui ; elle ne peut venir d’ailleurs. Donc il ne peut y avoir de propriété. Tout homme étant autonome et autocrate, toute chose est à lui, il peut tout prendre. A plus forte raison n’y a-t-il pas de patrie. C’est au nom de la patrie que les organismes politiques s’arrogent le droit d’exiger des esclaves qu’ils bernent, en les appelant citoyens, l’obéissance aux lois, l’argent de l’impôt, le service militaire. Et cela est monstrueux et ridicule. Hypocritement, l’État se cache sous la patrie. Hypocritement, c’est au nom de la patrie qu’il forge des chaînes à l’individu. Nous ne comprenons déjà plus qu’aux siècles passés on ait voulu imposer un Dieu, une religion, un culte déterminé à celui-ci. Plus tard, on ne comprendra pas davantage qu’au vingtième siècle on ait voulu lui imposer une patrie. On conçoit déjà cependant qu’il en peut changer. Pourquoi ne veut-on pas admettre qu’il peut n’en accepter aucune ?
Telle était l’âpre foi de Paul-Louis Durand, individualiste. Comme il l’avait, toute sa vie, confessée publiquement sans jamais cacher les ardeurs de son prosélytisme, les assauts fort vifs que certains de ses amis, auxquels la théorie ne suffit plus, livrent à cette heure aux personnes et aux propriétés, eurent pour lui un double résultat, assez désagréable. Le premier fut que l’ensemble des citoyens comprirent instinctivement, et tout à coup, que s’ils sont groupés en État, c’est justement pour que cet État, en échange des services qu’il leur demande, leur assure la paix et la sécurité : en sorte qu’il y eut un arrêt subit et manifeste des progrès de l’Idée. Le second fut que Paul-Louis Durand se trouva subitement en butte aux indiscrètes persécutions de la police. Et las de voir son appartement fouillé, ses papiers confisqués, ses démarches suivies, il songea qu’un séjour de quelques mois en Amérique ne pourrait avoir pour lui que des avantages.