Donc, après avoir passé quelques semaines en Angleterre, il s’embarqua sur un vaste navire dont on lui avait dit beaucoup de bien, et qui se nommait le Titanic. Pour individualiste que l’on soit, on ne dédaigne pas le luxe et le confortable. Au contraire, et c’est même un des axiomes de cette religion nouvelle que plus tard, réduite à quelques milliers de vivants par un sage malthusianisme, l’humanité tout entière connaîtra des jouissances illimitées. Après quoi, je présume, elle disparaîtra, par impossibilité de s’entretenir ; à moins toutefois qu’elle ne soumette à l’esclavage et à la reproduction ce qu’on est convenu d’appeler les races inférieures. Mais alors ces races inférieures, qui seront le nombre et la force, n’inventeront-elles pas une sorte particulière de revendications collectives ou individuelles ? C’est une question dont nous parlerons un autre jour.

Paul-Louis Durand n’eut pas d’ailleurs longtemps à y penser. On sait l’affreuse catastrophe qui engloutit, comme une coquille de noix, ce paquebot vaste comme une ville. Quand Paul-Louis vit qu’on mettait les canots à la mer, il se hâta. Un jeune officier du bord, correct et froid, en grand uniforme — il est bon, il est utile de se faire beau pour mourir : cela donne du courage et de la générosité, l’âme se règle sur le corps — le retint par le collet de son ulster en lui disant d’une voix nette :

— Qu’est-ce que vous faites là, vous ?

— Vous le voyez, répliqua Paul-Louis. Je m’embarque.

— Les femmes et les enfants d’abord, répondit l’officier. Et du reste je vous préviens qu’il n’y aura place que pour eux ; il n’y a pas assez de canots.

Ses principes mêmes obligeaient Durand à considérer sa propre vie comme plus précieuse que celles du petit milliard d’individus qui peuplent le globe. Il essaya de se dégager, et sentit un revolver contre sa tempe. C’était un intellectuel : il eut le temps d’éprouver quelque chose comme du respect pour cet homme qui montrait une décision égale à celle des ennemis de la société. Cependant il protesta :

— Qu’est-ce que ça peut faire, à moi et à vous, les femmes et les enfants ? Ce n’est pas le moment de faire de la galanterie.

— Ce n’est pas de la galanterie, répliqua l’officier. Je suppose… well, je suppose que c’est parce que les enfants, c’est l’avenir, et les femmes la possibilité de faire des hommes pour nous remplacer, puisque… Et puis, go to hell, sir ! Je n’ai pas le temps de causer.

Comme Paul-Louis Durand était en train de se demander, avec quelque étonnement, s’il est en vérité parfois des intérêts qui priment ceux de l’individu, le grand paquebot piqua du nez comme un cygne monstrueux qui cherche un poisson dans l’eau noire. Seulement, il ne releva point la tête, il ne la releva jamais ! Et tandis qu’une lamentation farouche s’élevait du navire, une lamentation qui montait et s’abaissait comme un chant, Paul-Louis, perdant l’équilibre, se sentit précipiter dans la mer. Elle était si froide qu’il se dit qu’il ne pourrait nager bien longtemps. Cependant il avait entendu parler des terribles remous que font en coulant les grands navires. Il s’efforça de s’éloigner. Dans l’ombre cruelle qui étreignait ses yeux comme une chose matérielle et visqueuse, il sentit subitement sous sa main quelque chose de solide. C’était un appareil de sauvetage, un radeau de liège qui céda sous son poids ; mais cela même lui permit d’y monter. Cet abri était assez large, relativement solide. En rampant il en atteignit le centre et se mit debout sur ses pieds.

Il était sauvé. Et à cet instant même une peur mystique, inexorable et désastreuse, augmenta pourtant le grelottement de sa chair misérable. Il était seul, tout seul au milieu de la mer ! Il ne pouvait pas rester seul, il avait bien plus peur, tout seul sur cette épave, que tout à l’heure, sur le bateau, au milieu de ces quinze cents hommes qui attendaient la mort avec lui. L’iceberg, se rapprochant, éclaira la nuit d’une lueur blanchâtre, et il aperçut, à cette lueur, un homme qui s’agitait dans l’eau à quelques pieds de lui, soutenu par sa ceinture de sauvetage. Il lui cria :