Et tandis que l’autre se vautrait, il commença de se lécher le ventre et les cuisses, non par esprit de contradiction, mais parce qu’il est propre comme un chat. Tout à coup, il leva le nez, saisi d’une pensée subite.
— Tu sens mauvais, dit-il, tu sens très mauvais. Et pourtant, à travers ton odeur, j’en découvre une autre, lointaine, haïssable et plaisante à la fois à mes sens, une odeur d’ennemi ! Laisse-moi me rappeler… Oui, je me souviens maintenant : c’était dans le bois, à la fin de l’automne dernier ; et il m’est venu tout à coup aux narines une senteur qui fit hérisser tous les poils de mon corps ; semblable à celle des myrtilles et des lentisques, mais devenue animale et sauvage, celle d’une bête. Et je l’ai vue passer devant moi, la bête ! Elle était redoutable et farouche, elle m’a fait peur, elle m’a fait souffrir, car j’étais déchiré entre le besoin de me jeter dessus et l’humiliation de ne pas oser. On m’a dit que c’était un sanglier. Tu n’es pourtant point un sanglier, Scrofa ?
— Mes ancêtres, dit le porc lentement, ont été des sangliers.
— Comme tu es changé d’eux-mêmes ! fit Steck avec surprise. Tu n’as plus rien de pareil. Tes soies sont toutes blanches, et ta peau si tendre que tu cries pour une épine d’églantier qui t’égratigne. L’autre fonçait dans les ronces sans rien sentir. Il semblait qu’il ne pût éprouver la douleur que sous la forme de la rage. Les hommes se mettent à l’affût, ils se cachent pour le tuer ; et il y a beaucoup de chiens, plus grands que moi, plus forts, qui ne veulent plus le suivre et l’assaillir, qui se sauvent dès qu’ils reconnaissent sa trace, quand une fois ils ont senti ses grandes dents à travers leurs chairs. Et tu n’as pas non plus ce cou énorme, ces épaules formidables, cette crinière noire et brune hérissée sur le dos, ni cette tête puissante et brutale qui laboure la terre comme une charrue. Comme elle est molle, flasque, ridicule, ta tête ! Et au lieu de faire peur aux hommes et aux chiens, tu te laisses conduire par un idiot, par le vieux Baptiste, qui bave, et qui a sous la gorge cette grosse boule que les hommes appellent un goître. C’est toi qui as peur ; tu as peur de tout. Tu es le plus lâche des animaux d’ici. Même les vaches sont plus braves que toi. Quand je leur aboie au derrière, dans le pré, elles se retournent et me font face, en baissant les cornes. Mais toi ! Tu prends la fuite en poussant des cris qui font rire les femmes.
— Et mes ancêtres pourtant ont été des sangliers ! affirma le porc pour la seconde fois.
— Comment cela se fait-il ? demanda Steck, étonné. Moi aussi, il paraît que j’ai des ancêtres sauvages. Ils chassaient pour leur compte, en troupe, ils se faisaient des espèces de terriers, groupés dans la plaine comme un village. Et de même les tiens, un jour, ils sont tombés sous la domination de l’homme. Et pourtant me voilà, et je ne suis pas encore où tu en es. Je ne me nourris pas de choses innommables, j’ai le respect de mon corps, je sais mordre encore ceux qui me font mal. J’ai ma petite bravoure, j’ai ma petite dignité. J’ai moins dégénéré que toi. Comment cela peut-il s’expliquer ?
Le porc leva vers lui ses laids petits yeux bordés de rouge, et dont le regard était vil.
— C’est justement, dit-il, parce que ma race était plus forte, plus énergique, et plus brave que la tienne.
— Je ne comprends pas… fit Steck.
— Oui, dit Scrofa. Vous ne chassiez qu’en troupe, comme tu l’as dit. Vous étiez de petits êtres assez faibles, après tout, et déjà bons, déjà tendres, déjà câlins ; vous étiez faits sinon pour la servitude, du moins pour la soumission. Mais nous ! Nous étions fiers, rudes, solitaires, irrésistibles dans nos fureurs, nés pour le courage et pour la forêt. Pour demeurer elle-même, notre nation avait besoin de la liberté et de la bataille. Tout le reste était contraire à notre nature. Et en acceptant une vie paisible, une vie contre nature, contre notre nature, nous ne pouvions que tomber où nous sommes. L’écart était trop grand, entre la bauge et le toit à porcs, entre le sombre et libre logis, près d’une source, au fond des bois, et la cour de la ferme ; entre la faim courageuse et indépendante et l’assouvissement du ventre dans l’esclavage. Saisis-tu, maintenant ? Plus haut le sommet, plus basse la chute.