Et c’est ainsi que Paul-Louis Durand, anarchiste individualiste, comprit ce que c’est qu’une patrie.
II
Steck et Monsieur Scrofa
Il est des peuples de souche indo-européenne qui donnent le même nom au porc domestique et au sanglier sauvage ; ce qui prouve que vraiment l’homme a tiré l’un de l’autre.
Camille Jullian.
Steck, le fox-terrier, avait passé toute la nuit dans la grange. On avait coutume de l’y enfermer chaque soir, pour qu’il fît la chasse aux rats ; et il en avait tué beaucoup en effet, dans les commencements, leur broyant la nuque d’un seul coup de mâchoire et les rejetant ensuite par-dessus son épaule, d’un petit mouvement sec qui l’amusait beaucoup ; mais depuis des semaines déjà il n’avait plus aperçu une seule de ces sales bêtes. C’est d’abord qu’il en avait fait un grand massacre. C’est aussi que les autres avaient pris la fuite, préférant abandonner leur royaume et leur pâture, le froment savoureux, l’avoine succulente et laiteuse, plutôt que d’attendre en tremblant la mort inévitable. Et maintenant Steck s’ennuyait dans cette grange désertée. Sitôt qu’il distinguait, par la fente de la porte fermée, la lumière rose du jeune matin, il aboyait de toutes ses forces, songeant à la vie, à la liberté, au jeu, qui sont une même chose sous trois noms différents.
Mais il aboyait bien plus encore, quoique d’une autre manière, quand le valet de charrue faisait cesser sa captivité. Tant de possibilités de plaisir et d’action se précipitaient à la fois dans sa tête qu’il n’arrivait point à se décider et tournait autour de sa queue. Il y avait les restes de sa soupe de la veille. Elle était froide, mais il avait faim. Il en gobait deux ou trois lampées, en faisant claper sa langue contre son museau. Puis subitement il avait l’idée que ce serait bien plus amusant de faire enrager les poules. Il courait donc après les poules. Elles prenaient la fuite en tournoyant, ramassant de l’air sous leurs ailes, prenaient un élan pénible, et par-dessus la petite bouchure en pierres sèches, sautaient sur le grand chemin, qui est à tout le monde. Mais le coq demeurait perché sur cette muraille, expliquant à cet insupportable chien que s’il avait voulu, il aurait pu faire des choses, beaucoup de choses, des choses extraordinaires et héroïques. Et Steck l’écoutait sans en rien croire, pointant ses deux oreilles en cornet. Seulement une grosse mouche se levait du fumier, à ce moment-là, et il sautait en l’air pour l’attraper, oubliant le coq comme il avait oublié sa soupe. Et enfin monsieur Scrofa, le porc, étant sorti de son toit, il se jeta sur ses jarrets. Mais monsieur Scrofa ne lui répondit que par un grognement ennuyé, et sans s’inquiéter de lui, se mit à trotter à travers la cour. Son gros ventre tremblait sur ses petites pattes, et il avalait des immondices. Puis il leva la tête en l’air, et renifla, d’un air préoccupé :
— Il n’y en a plus ! dit-il tristement.
— Eh bien, jouons ? proposa Steck. Tu ne joues jamais. Tu ne trouves jamais rien de drôle, tu ne fais jamais rien de drôle. Ce n’est pas une vie.
Le porc ne répliqua pas. Il monta sur le fumier, y fit un trou avec son groin et ses sabots et se coucha voluptueusement, la tête entre les pattes.
— Cochon, dit Steck, que tu es bien nommé !