— C’est pour se f… de not’ fiole.
Et la plus grande partie de la compagnie fut silencieusement de cette opinion. On n’avait pas le droit de leur demander ça, qui n’est pas du service militaire. Ou bien, peut-être, c’est des inventions pour savoir ce qu’on pense. Alors c’est mauvais, il faut se méfier. Mais Matrat ne se méfiait pas. Son âme était simple et sans malice. Né dans un département de l’Est, pas bien loin de la frontière, il avait conscience qu’il était venu au régiment pour apprendre à se battre. Il avait dans la tête plus d’images que de pensées, il voyait la figure de l’ennemi, il le détestait comme faisaient son père, ses parents et ses proches, il croyait sincèrement, sans raisonner, tout droit, que tout ce qu’on lui enseignait, c’était pour qu’il fût, à la fin, le plus fort. Il savait lire, mais n’avait jamais pris un livre ou même un journal pour son plaisir, incapable de franchir ce degré où un si grand effort est encore nécessaire à l’assemblage des lettres et des syllabes, qu’il est impossible de saisir clairement ce que signifient les mots d’une phrase. Tout ce qu’il savait lui était venu par l’oreille, de ce qu’il avait entendu dire ou de ce que d’autres, plus instruits, avaient lu devant lui. Dans ce cas son cerveau, traversant des déserts d’incompréhension, saisissait au hasard, par instants, une phrase qui lui semblait belle bien plutôt encore à cause du rythme que de sa signification, comme dans les vieilles romances. Il retenait donc des sentiments, des émotions, non pas les faits. Ou bien au contraire il tirait de son acquisition des conclusions immédiatement pratiques, puériles, terre à terre et personnelles.
… Le clairon sonna :
Allez à l’école,
Enfants de catins,
Pour apprendre à lire :
Vous ne savez rien !
Il sonna ce petit air en traînant sur les finales de chaque vers de cette façon caressante qui met je ne sais quelle sentimentalité singulière sur les niaiseries et les obscénités, qui fait que rien n’en est plus méchant, ni choquant… et le caporal de chambre cria :
— Tous les hommes en bas, pour la sonnerie !
Ils descendirent, troupeau déjà indifférent à faire ça comme à faire autre chose, et les gradés les conduisirent, en rangs, à travers la cour du quartier, jusqu’à la salle d’école, où ils trouvèrent des pupitres, du papier blanc bien réglé, et des plumes dites « sergent major ». Un jeune lieutenant, comme ils se tenaient debout, dans l’attitude militaire qui convient, leur dit : « Asseyez-vous ! » Et ils s’assirent : « … Vous allez répondre aux questions suivantes, par écrit, en deux ou trois lignes au plus pour chacune. Écrivez ! » Ils empoignèrent leurs plumes comme des manches de fourche, et attendirent :