— « Qu’est-ce que la patrie ? Qu’est-ce que le drapeau ? Qu’est-ce que la France ? Pourquoi doit-on aimer la France ?… » Vous pouvez choisir dans les questions… Vous avez une demi-heure… Ne communiquez pas entre vous… Gardez le silence.
Et ces quarante hommes se regardèrent, déconcertés de ne pouvoir s’interroger l’un l’autre, alors qu’on leur demandait pourtant des choses dont ils n’avaient coutume de s’entretenir ou d’entendre parler que réunis tous ensemble, devant un monsieur monté sur une estrade pour un discours, ou quelquefois au café, quand il y en a un qui sait les mots, et qui les dit. On leur avait cependant bien parlé de ça, à l’école ; on leur en avait reparlé depuis qu’ils étaient au régiment ; mais justement leur mémoire oscillait entre la leçon de leur enfance et celle, différente dans l’expression, qu’ils venaient de recevoir. Pleins de vénération superstitieuse pour la lettre des mots, ils ne parvenaient pas à retrouver ceux-ci, et s’y acharnaient, dans une confusion d’esprit inexprimable. Seul, Jupon, dit « Ma Chemise », qui jouissait d’une bonne mémoire, et qui, se fichant de tout, récitait ce qu’on voulait, se rappela les termes mêmes du manuel, et transcrivit, comme s’il lisait :
« La patrie est le sol de la France, la terre de nos ancêtres et le berceau de nos père et mère. On doit aimer la France pour la servir, la défendre et donner sa vie pour elle ».
Après quoi, disposant encore de vingt-cinq minutes, il employa le papier blanc qui lui restait à écrire à une petite amie, laquelle avait des bontés pour lui, et même de la générosité.
Mais Matrat, lui, ne se rappelait rien, absolument rien. Situation épouvantable, il était obligé de raisonner par lui-même, et il n’en avait pas l’habitude. D’abord il tenta d’unir une image très nette, qu’il avait dans la tête, et les bribes de quelques souvenirs : « Le drapeau est un bout de drat, de trois couleur, qui est l’oneur de la France ». Puis à la réflexion, il jugea, par un vague instinct de délicatesse, que le premier membre de sa phrase n’était pas assez respectueux, et que d’autre part il ne savait pas très bien si le drapeau était « l’oneur » de la France ou celui du régiment. Il ne se souvenait plus, il avait peur de se tromper. Il ratura la feuille et en prit une autre. Son esprit pratique de paysan le portait à se demander : « A quoi ça sert-il, le drapeau ; pourquoi y a-t-il un drapeau ? » Il finit par conclure que c’était un signe distinctif, quelque chose comme un uniforme pour un pays. Et il écrivit, d’une grosse écriture appliquée : « Le drapeau, c’est pour ferre connaissance, les puissances, l’une de l’autre ». Cela lui parut satisfaisant.
Puis il se demanda, suivant l’ordre des questions, pour quelle cause il devait aimer la France, et trouva tout de suite une réponse : « Pourquoi (dans sa langue, cela voulait dire parce que) c’est pas un autre pays ». Idée magnifique et suffisante qui est au fond de notre cœur à tous : la France, ça n’est pas un autre pays, et c’est pour ça que nous l’aimons. Cependant un obscur besoin de critique, exercé sur lui-même, lui fit chercher s’il n’y avait pas une autre explication : « C’est les chambres, les maisons, où qu’on a reçu le jour ». Et pourtant cela ne lui semblait pas encore assez. Il avait l’impression vague qu’un grand amour a des causes plus profondes, personnelles, comme délibérées, et qu’il doit s’exprimer par un chant ou par des mots rares qu’il ne possédait pas. Il songeait en même temps : « J’ai entendu dire, j’ai entendu dire… » Qu’est-ce qu’il avait entendu dire ? Une phrase qu’on lui avait lue, qui venait d’un grand écrivain ou d’un des jeunes gens qui marchent sur ses traces. Elle avait échoué dans un journal de province ou dans un discours officiel ; elle lui revint, un peu mutilée, musicale encore : « On doit aimé la France, parce qu’elle est vive, et suptile, et courageuse ».
Alors il fut content ; il signa : Matrat, Pierre-Antoine, matricule 27304.
Le soir, le jeune lieutenant porta ces humbles copies au colonel. — Il n’y a qu’une copie passable, dit-il, celle du soldat Jupon… Les autres sont stupides.
Mais le colonel haussa les épaules.