Cependant, il semblait livré à des sentiments opposés et contradictoires : des remords secrets, ou peut-être simplement la difficulté de rompre un long silence, et le besoin de satisfaire une dernière fois sa volupté. Ce fut sa passion qui triompha. Il prit un grand parti. Il éloigna tout le monde, ne gardant près de lui que son neveu. Alors il lui donna la clef mystérieuse.

— Va ouvrir cette porte, lui dit-il, et… tu m’apporteras le tableau.

— Quel tableau ? demanda le neveu.

— Il n’y en a qu’un ! fit-il avec impatience. Décroche-le, et apporte-le-moi.

Le neveu pénétra dans ce cabinet secret. Tout d’abord, comme dans la chambre de Barbe-Bleue, il ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Puis il distingua l’or d’un cadre, d’un cadre unique, devant lequel était placé un fauteuil où, évidemment, l’amateur s’était bien souvent assis. Son trésor était là, à n’en pas douter, dans cette espèce de tabernacle. Le neveu monta sur ce fauteuil, qu’il rapprocha du mur, et décrocha le tableau. Mais l’obscurité de la pièce l’empêcha d’en rien distinguer. Il le rapporta dans la chambre du malade.

— C’est Elle ! dit celui-ci.

Et alors le neveu reconnut la Joconde, la vraie Joconde ! Il n’y avait pas à s’y tromper. Et d’ailleurs pourquoi l’amateur l’eût-il si âprement cachée à tous les yeux si ce portrait n’eût été qu’une copie ou qu’une réplique loyalement acquise ? Pourquoi n’en avait-il jamais parlé à qui que ce fût dans l’univers ? Enfin pouvait-on se rappeler la vente publique ou privée, le marchand des magasins duquel ce tableau était sorti ? C’était la Joconde, la Joconde du Louvre, et non pas une autre. Le neveu comprit : son oncle était fou, parfaitement fou, depuis dix ans. Et c’était lui qui avait volé le chef-d’œuvre, ou l’avait fait voler !

— Mon oncle, dit le neveu épouvanté, il faut le rendre !

— Tu feras ce que tu voudras, répondit l’amateur aliéné : tu es mon héritier. Mais tant que j’aurai un souffle, ce tableau ne sortira pas d’ici !

Et il mourut, les regards fixés sur son adorable larcin.