Lorsque le défunt eut été conduit au cimetière, le neveu, débarrassé enfin du souci des funérailles, commença d’agiter dans son esprit les moyens de sortir d’une situation qui lui paraissait affreuse. Il avait quarante jours pour faire inventaire. Mais cela même signifiait qu’on allait expertiser la collection. Donc les experts découvriraient le vol, cela était inévitable. Un instant l’idée lui vint de détruire la preuve de ce délit incroyable et révoltant, commis par un homme opulent, par un collectionneur célèbre, dont le nom était dans toutes les bouches. C’était certes le moyen le plus simple de se tirer d’affaire. Mais il recula devant ce sacrilège. Alors, avouer, proclamer le crime de son parent ? Il ne pouvait s’y décider, il lui semblait que le déshonneur en rejaillirait sur lui, qui portait le même nom. Il passa des nuits sans sommeil, il montra à ses amis, durant des semaines, la figure la plus sombre et la plus ravagée. Autour de lui, on disait : « Comme il l’aimait ! Vraiment, il n’arrive point à se consoler ! » En réalité, il faiblissait sous le poids de cet héritage redoutable, il maudissait de toutes ses forces l’homme qui le lui avait légué. Enfin il crut un jour avoir trouvé une solution. Ce tableau avait disparu mystérieusement du Louvre ? Eh bien, s’il y retournait mystérieusement, sans que personne pût s’expliquer de quelle manière ? Il avait fait une absence de quelques années, il revenait, on le retrouvait un beau matin, et tout était dit ! Ce projet lui parut admirable. Il s’occupa sans plus tarder de le mettre à exécution.

Si la Joconde avait été peinte sur toile, rien n’eût été plus simple. Il la dissimulait sous un ample pardessus, la laissait tomber quelque part, dans une de ces nombreuses salles du Louvre où les visiteurs sont rares, en profitant d’une seconde où le gardien avait le dos tourné. Mais il s’agissait d’un panneau de bois, de dimensions restreintes, il est vrai, mais qui ne laissaient pas que d’être embarrassantes. Il maudit sincèrement sa probité car il lui semblait qu’un professionnel du vol eût triomphé aisément des difficultés qui lui paraissaient insurmontables. A la fin, cependant, il conçut un plan aussi simple qu’ingénieux. Il sollicita, par voie administrative, l’autorisation de copier quelques tableaux et l’obtint sans peine. Cela lui permit de pénétrer dans les galeries du Louvre avec un carton qui contenait le précieux panneau. Il s’assit sur le pliant qu’il avait apporté, fit mine de dessiner patiemment une tête du Greco, attendit la dernière minute avant la fermeture, posa précipitamment le panneau contre la muraille et s’en alla.

Sa conscience était libérée. Il était heureux, il était rajeuni, il salua l’or du couchant, là-bas, derrière l’Arc de Triomphe ; il lui sembla s’envoler avec les pigeons qui dans la cour du Carrousel tournoyaient en grands vols sublimes. Et il se disait : « Demain on découvrira la Joconde. Après-demain elle sera à sa place, dans son cadre ».

Mais les choses ne se passèrent pas comme il l’avait cru. Un gardien, le lendemain matin, rencontra du bout de son balai ce chef-d’œuvre qui venait de retrouver sa demeure légitime. Et le panneau tomba tout à plat sur le plancher, au milieu des poussières.

— Tiens, pensa cet humble fonctionnaire, encore un copiste qui nous a laissé sa croûte !

Et il ramassa le panneau d’une main négligente. La face énigmatique de l’épouse du Giocondo s’éclaira sous un rayon du jeune soleil.

— Elle est forte celle-là ! fit le gardien. On dirait…

— Et il appela un collègue.

— C’est rudement pareil ! lui dit-il.