— Et vous êtes chef d’école ! m’écriai-je, enthousiasmé.
— Je suis chef d’école, en effet, approuva-t-il avec douceur. Dans les commencements, j’avais quelque crainte de l’opinion des critiques. Mais, je me hâte de le dire, ils ont été charmants : je n’ai jamais reçu d’eux que des éloges. L’expérience les a formés : ayant été jadis blâmés pour avoir trouvé mal des choses dont plus tard on découvrit qu’elles étaient bien, ils ont pris le parti de dire désormais du bien de tout ce qui leur paraît déconcertant. C’est ainsi qu’ils se montrent les guides légitimes du goût public. Ah ! les braves gens !
— Mais il y a eu cependant, fis-je observer avec un peu d’hésitation, une époque où les Français osaient manifester leur goût véritable. Ils aimaient le père Ingres, Prudhon et les opéras comiques.
— Ils les aiment encore, répondit mon interlocuteur, mais ils n’oseraient pas le dire si Ingres, Prudhon et les opéras comiques ressuscitaient : parce que, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, ni la peinture ni la musique ne les intéressent profondément. Quand il s’agit des arts du langage, c’est différent, bien différent : ayant aimé Voltaire, ils ont reconnu Anatole France. Tandis que, je vous assure, ils ne reconnaîtraient pas le père Ingres. C’est ce qui fait notre force !
Il poussa un magnifique braiement de joie.
— Allons, conclut-il, je vous ai assez vu. Il faut que j’aille encore chez quelques-uns de vos confrères pour soigner ma gloire.
Je le reconduisis, plein de déférence. Subitement une idée me frappa.
— J’ai bien saisi, lui dis-je, en écoutant vos explications, pourquoi vous n’avez pas adopté la carrière des lettres. Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas tourné vers la musique ?
— Ma voix m’y portait, fit-il ; mais j’ai un peu trop d’oreille.