M. Bonnerot appartenait à cette classe honorable et honnête qu’on est convenu d’appeler la moyenne bourgeoisie. Il occupait, dans un ministère, un modeste emploi qui lui rapportait trois ou quatre mille francs par an. Son père et sa mère, en quittant ce monde, lui avaient laissé un petit capital d’une cinquantaine de mille francs, et sa femme, que cependant, je vous assure, il n’avait pas épousée sans amour, lui apportait à peu près la même somme. Il se reconnaissait du bon sens. Ce qui est plus rare, il n’avait pas tout à fait tort. Son esprit était assez vif, son caractère paisible, ses mœurs décentes. Si vous l’aviez connu, vous l’eussiez aimé.
La seconde année de son mariage, sa femme lui donna un fils. Cinq ans plus tard, elle lui annonça de nouvelles « espérances ». M. Bonnerot était un bon citoyen ; il accepta l’accroissement de famille qu’on lui annonçait sans grand enthousiasme, mais avec simplicité, sachant qu’il faut des enfants à la France. Un matin qu’il travaillait à son bureau, on vint l’avertir qu’il y avait du nouveau chez lui. Il sollicita la permission de sortir et regagna son appartement.
— Monsieur, lui dit le médecin, vous avez une fille.
— Voilà qui va bien, fit le bon M. Bonnerot. C’est justement ce que je désirais.
Après quoi il s’en fut embrasser sa femme et sortir pour prendre l’air. Lorsqu’il rentra chez lui une heure plus tard, il fut étonné de voir que le médecin était toujours là.
— Monsieur, lui dit celui-ci, vous avez deux filles.
— Diable ! fit d’abord M. Bonnerot.
Puis il réfléchit que cette exclamation marquait un certain égoïsme, et s’en alla de fort bon cœur embrasser sa femme une seconde fois. Mais comme il était cependant un peu énervé par cette nouvelle inattendue, il prit, pour se calmer, ses registres et son livre de compte, afin d’examiner froidement comment il pourrait organiser sa vie avec ce surcroît de charges.
Il y avait quelque temps qu’il méditait sur ce problème quand le médecin reparut, l’air un peu étonné lui-même.