— Monsieur, dit-il, vous avez trois filles.

— Sapristi ! cria M. Bonnerot.

On peut en effet, à la rigueur, s’attendre à deux jumelles. Une troisième est un événement rare, et de nature à déconcerter. Mais je vous ai dit que M. Bonnerot était un très brave homme. Il pensa surtout à sa pauvre femme, et s’en fut l’embrasser pour la troisième fois. Puis il contempla en hochant la tête les trois petites filles qu’on avait couchées comme on avait pu dans l’unique berceau : deux d’un côté, une de l’autre. Elles ouvraient déjà leurs étroites bouches pleines de cris : trois petits moineaux sans plumes dans un seul nid.

Il baisa pensivement ces trois fronts ridés — c’est curieux comme les enfants nouveau-nés ont l’air de vieillards — et s’en fut derechef se promener pour reprendre ses esprits. Il n’était pas positivement gai. Comme beaucoup de Français — et c’est une faiblesse qui leur fait honneur — il avait du respect pour son propre nom, celui de Bonnerot. Son père l’avait bien porté ; il l’avait fait valoir, comme il avait pu ; il espérait que son fils en ferait mieux encore. La venue inopinée de ces trois filles troublait ses combinaisons. Il ne sut d’abord à quoi se résoudre. Enfin il serra les lèvres, comme un homme qui se décide.

Les jumelles grandirent en force, en gaieté et en santé. C’est une joie, dans une maison, que trois petites filles du même âge. La première s’appelait Julie, la seconde Julia, la troisième Juliette, et leurs parents les aimaient bien. Pour épargner les frais d’éducation, M. Bonnerot leur montra lui-même les premiers rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul. Puis il les plaça dans une petite pension où, à peu de frais, on accrut dans une assez faible mesure ces connaissances élémentaires… Et enfin elles firent leur première communion.

Et quand elles eurent fait leur première communion, madame Bonnerot dit à son mari :

Est-ce que tu ne penses pas que nous devrions faire un petit sacrifice, et enseigner la musique à Julie, qui montre des dispositions ?

— Je n’en vois aucunement la nécessité ! déclara M. Bonnerot.

Madame Bonnerot pleura un peu. D’habitude son mari montrait plus de facilité à céder à ses désirs ; mais cette fois, il paraissait vraiment buté. Un peu plus tard, elle lui dit encore :

— Julia montre un goût remarquable pour le dessin. Je crois qu’il serait temps de lui donner un maître.