— Nous verrons ! répondit M. Bonnerot.
Et il n’en fut plus jamais question.
Madame Bonnerot jugea que son mari devenait autoritaire et brutal, ce qui lui donna beaucoup de chagrin. Il n’y fit aucune attention. Et lorsque les jumelles eurent quinze ans, ce ne fut qu’avec timidité que sa femme suggéra :
— Juliette me paraît avoir du génie pour la littérature. Et maintenant il y a tant de femmes qui écrivent ! Si nous lui faisions passer un baccalauréat !
— Jamais de la vie ! déclara M. Bonnerot, d’un ton ferme.
Sa femme gémissait tout bas. Elle se disait : « Nos filles n’auront presque aucune fortune ; et si elles ne possèdent aucun art d’agrément, ni aucun métier, comment plus tard les établirons-nous ? »
Mais M. Bonnerot avait son idée. Lorsque les trois jumelles eurent atteint l’âge de dix-huit ans, ayant pris un soir sa meilleure plume, il écrivit au directeur d’un journal dont la publicité est retentissante une lettre ainsi conçue :
« J’ai l’honneur de vous informer que je suis l’heureux père de trois filles dont les dots ne sont pas minces. En effet, elles n’ont la prétention de s’y connaître ni en musique, ni en peinture, ni en belles-lettres. Par le temps qui court, et avec l’éducation qu’on donne maintenant aux filles, cela est unique en France et peut-être dans le monde entier. Car je vous ferai remarquer qu’une femme qui aime la musique coûte par an à son mari, au bas mot, douze entrées au concert du prix de dix francs l’une, voitures comprises : ci, 120 francs ; vingt séances à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, du prix de vingt francs chacune : ci, 400 francs. Les toilettes qui sont absolument nécessaires pour se rendre en ces endroits luxueux : ci, 1.500 francs. La location d’un piano à queue et celle des partitions. Au total, plus de deux mille francs par an.
» Les dépenses supplémentaires qu’exige une femme qui fait de la peinture ne sont pas moindres. Il lui faut un atelier qui lui coûte au minimum 1.200 francs, des modèles à dix francs la séance, ce qui, pour dix séances seulement par mois, fait déjà 1.200 francs par an ; plus de nombreux voyages dans les musées d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et les abonnements de sociétaire ou d’adhérente aux Salons.
» Quant aux personnes du sexe faible qui visent la carrière des lettres, la fréquentation des théâtres et les toilettes qu’elle comporte coûtent une somme à peu près équivalente. De plus, le temps que leur prend la composition de leurs œuvres exige l’entretien et la solde d’une domestique surnuméraire pour la maison.