» — Près de Florence.
» Le pape s’empressa d’accéder à ce désir et laissa ce grand homme partir pour la campagne, où il mourut en 1642, chargé d’ans et de gloire. Il était aveugle pour avoir trop regardé le soleil ; mais ce n’était pas la faute du Saint-Office. Tous les cardinaux avaient pour lui la plus grande admiration : d’abord parce que c’était un illustre savant, et ensuite parce qu’il savait ce que c’est qu’une combinazione.
V
L’Envers de Ponce-Pilate
— … On élève depuis quelque temps beaucoup de statues à Michel Servet, dit M. Costepierre : il en est une à Annemasse, tout près de Genève, une à Paris ; en voici maintenant une troisième dans l’Isère, qu’on vient d’inaugurer dans un flot de discours. Je ne saurais m’en plaindre : Servet était un homme intéressant, un médecin qui mêlait à beaucoup de ratiocinations singulières sur les phénomènes de la biologie des vues justes et neuves ; enfin il nous paraît aujourd’hui révoltant qu’un homme soit brûlé pour avoir exprimé une opinion quelle qu’elle soit, sur le mystère de la Sainte-Trinité. Mais j’avoue que j’éprouve en même temps de l’estime pour les pasteurs de la confession calviniste qui ne craignent pas de prendre part à ces manifestations ; et s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’ils attendirent, pour élever une statue au fondateur de leur religion, que la mémoire de sa victime eût été d’abord l’objet d’un tel honneur, ne faut-il pas louer une décision si délicate ? Ils auront donné là un bel exemple.
— Sur ce dernier point je ne suis pas de votre avis, dit M. Coltat-Chamot. L’honneur tardif qu’on fait à Michel Servet a été entouré à Genève, quoi que vous en disiez, de restrictions telles que je ne saurais les approuver : « L’erreur de Calvin fut celle de son siècle », a-t-on dit. Si cela est vrai, et s’il n’y eut point de protestations en 1553 contre le supplice de ce jeune médecin aragonais — mais il y en eut — qu’en faut-il conclure, sinon qu’il faut blâmer le siècle, mais qu’on ne saurait excuser les hommes de ce siècle, puisque ce sont eux qui le firent tel ?
— Mon ami, répondit M. Costepierre, les choses sont beaucoup moins simples que vous me paraissez le penser. Croyez-vous qu’il y a cinq siècles les habitants de notre Occident européen fussent, comme vous l’êtes, persuadés que le premier devoir de l’homme est de vivre heureux sur cette terre en s’arrangeant pour faire seulement le moins de mal possible, peut-être le plus de bien, à ceux qui comme lui jouissent de la bonne lumière ? Je ne m’en tiens pas pour assuré. On peut même affirmer qu’il n’en était rien. Tous pensaient que ce monde n’est qu’un lieu de passage. Que dis-je ? le sein obscur d’une mère où se développent lentement de tristes et douloureux embryons qui ne doivent naître à la vie, une vie éternelle et la seule véritable, que dans le moment même qui suit ce que nous appelons la mort. Et alors si l’un de ces pâles et souffrants embryons est une cause de mal radical pour ses frères, s’il doit par son contact et ses mouvements funestes les entraîner à la damnation, leur faire perdre cet avenir magnifique, ne doit-on pas le détruire ? Nous supprimons encore, de nos jours, ceux qui ont attenté à notre existence terrestre, pourtant si brève. Comment voulez-vous qu’il y a cinq cents ans, alors que tout le monde croyait à la vie éternelle, alors qu’on ne vivait que dans l’espoir de cette vie éternelle, on n’ait pas été aussi sévère pour ceux dont on estimait que les actes et l’enseignement la pouvaient compromettre ?
— C’était stupide ! protesta M. Coltat-Chamot.
— Cela vous paraît ainsi, poursuivit M. Costepierre, et vous ne réfléchissez pas que si l’échafaud révolutionnaire demeura dressé, pendant plus d’une année, sur le sol de Paris, qu’il inonda de sang, ce fut pour des causes fort analogues. On venait d’instaurer un nouvel évangile, on proclamait que la Raison allait procurer aux hommes le bonheur non pas dans l’au-delà, quand ils ne seraient plus que des ombres sans corps, mais sur cette terre même. Et l’on parvint du même coup à cette conviction que quelques citoyens, que beaucoup de citoyens, dans un intérêt personnel, un intérêt criminel et intéressé, ne voulaient point laisser régner cette libre et radieuse Raison, et que c’était leur faute si l’on n’était pas heureux tout de suite : voilà pourquoi on mit ces citoyens à mort.
— On a eu la main rude, dit M. Coltat-Chamot, mais dans ces gens-là il y avait des traîtres ! Ce n’est donc pas la même chose.
— Vous trouvez que ce n’est pas la même chose, dit M. Costepierre, parce que vous estimez que la Révolution devait avoir lieu, et aboutir, parce que vous pensez que puisqu’elle a créé l’état de choses actuel, que vous jugez meilleur que l’ancien, il faut lui pardonner. C’est une opinion. Elle est soutenable, et c’est elle que résumait un esprit hardi, vigoureux, quelquefois tranchant, quand il a dit que cette Révolution devait être « prise en bloc », et comme telle, pour le bien qu’elle apportait, mise au-dessus du blâme. C’est bon, j’entends : mais alors supposez que ceux de la Réforme aient proclamé, de nos jours, que tous les actes de la vie de Calvin devaient être pris en bloc, et mis au-dessus du blâme ? Ils pourraient justifier cette attitude en déclarant qu’ils estiment leur religion fort bonne, ce qui est le droit de chacun, qu’ils l’aiment mieux comme Calvin l’a faite que comme la faisait Michel Servet, et que d’ailleurs Calvin en introduisant, peut-être sans le vouloir, dans la pensée religieuse, le principe du libre examen, a rendu à l’humanité un tel service que cela vaut bien…