Le rameur qui m’a pris l’obole du passage
Et qui jamais ne parle à l’ombre qu’il conduit.
Et le vieil omnibus coule dans les rues comme si l’on descendait l’Achéron.
Oh ! l’enthousiasme, le plaisir de vivre quand on est revenu à Paris. Et pourtant Paris n’est ni plus gai, ni plus neuf peut-être que ce qu’on vient de voir. Mais ce sont les souvenirs qu’on en a qui sont plus jeunes. Paris est bien élevé. Il ne vous dit pas, comme le rustre provincial qu’on a quitté : « Est-ce toi ? Comme tu as vieilli ! » Paris ne regarde rien.
IX
Les compliments
Mon Dieu, comme je voudrais savoir ! Mais j’ai été pris trop tard : j’ignorerai toujours comment m’y prendre ; je ne serai jamais qu’un maladroit. La première révélation que j’eus de cet art merveilleux me fut dispensée en Extrême-Orient, et ma pauvre personne n’avait plus la souplesse nécessaire aux imitations. Je n’étais plus éducable, alors que pour comble de malheur mon intelligence et ma sensibilité n’avaient point encore passé l’âge des étonnements. Je n’étais que déconcerté… Ils arrivaient à trois ou quatre dans la soie splendide et sombre de leurs robes de cérémonie, ces vieux mandarins qui avaient consacré à l’acquisition de la science des rites, de la morale et de la littérature, mais aussi à la connaissance des hommes, dix fois plus de temps que je n’en mis à pénétrer, bien vaguement et par ouï-dire, en des leçons mal écoutées, les lois de certains phénomènes. N’est-ce pas en effet à ces cours imparfaits de philosophie naturelle que se borne aujourd’hui l’enseignement que nous recevons au collège ? Combien alors j’étais embarrassé en présence de ces sages ! Toutefois, ils m’écoutaient d’un air d’attentive déférence, d’autant plus insupportable que j’étais tout possédé de l’amère conviction qu’il était injustifié. Le seul geste qu’ils se permissent était de passer leurs mains desséchées à travers leur barbe blanche, aux poils si rares que j’avais la burlesque impression que c’est avec ça qu’ils garnissent en cachette leurs fiers pinceaux d’adroits calligraphes. Je parlais cependant, je parlais indéfiniment, à la manière de nous autres, les barbares occidentaux, quand on ne parle pas avant nous, pour remplir le temps. Leurs yeux aigus, qui ne fixaient rien du tout, que le vide où l’on peut suivre sa propre pensée, me paraissaient pleins d’ironie. Et je songeais : « Ils sont en train de se moquer de moi ! » Cela m’était si pénible qu’à la fin je m’arrêtais. Alors le plus chenu disait lentement.
— Que mon frère est prudent ! Que ses paroles longuement méditées percent au loin l’avenir ! Certes, mon frère doit avoir au moins cent ans !
Ainsi s’exprimaient ces vieillards devant ma jeune moustache, et je ne savais plus où me mettre.
Puis je rentrai dans la vie qu’on nomme, chez nous, civilisée, et à plus proprement parler, parisienne. A vrai dire je ne la connaissais point. Beaucoup d’entre nous ne sortent d’un milieu austère et provincial que pour entrer dans des instituts scolaires où l’on ne vous parle que de vérité, et non point des formes qui sont nécessaires pour faire accepter la vérité. Cela est noble et dangereux. Cela pourtant serait parfait si l’on apportait avec soi les formes nécessaires pour vêtir ces rigueurs cruelles. Mais il n’en est point ainsi. On ne saurait croire à quel point l’enfance des Français qui approchent maintenant de la cinquantaine fut religieuse, même quand ils ne s’en doutaient point et que leurs ascendants eux-mêmes l’ignoraient. On dira peut-être un jour qu’un des résultats de l’immortelle Révolution est d’avoir donné le pas, même dans le catholicisme, à la morale sur la foi. Il est des jours où je pense que c’est là un des retours les plus imprévus de l’influence de Rousseau. Et l’on n’a point dit cela au Panthéon ! Les familles les plus vraiment françaises, qu’elles vécussent ou non dans une croyance confessionnelle déterminée, étaient hantées sinon de l’idée du péché, du moins de la conception toujours présente à leurs yeux qu’on fût mis au monde pour l’accomplissement d’un certain nombre de devoirs étroits. Et cela ne prépare point à savoir administrer le compliment. De parents à enfants, de frère à sœur, de frère à frère, si l’on se signalait ses actes réciproques, c’était surtout pour se dire : « Fais attention, tu as eu tort ! » On était magnifiquement honnête et désagréable ; on prenait l’habitude d’insister sur le mal plus que sur le bien. Et ceci a l’air d’une page arrachée à un discours de distribution de prix — mais je pense que tout de même c’est très vrai.