Je ne sais comment les Parisiens ont échappé — je parle de ceux du monde — aux inconvénients pratiques de cette éducation, d’ailleurs excellente. Sans doute il y a des grâces d’état. Sans doute un vieux fond de sociabilité et de galanterie a survécu à l’orage d’il y a cent trente ans. Sans doute aussi les juifs, je me risque à le dire, avec leurs délicates précautions oratoires d’origine orientale, y ont été pour quelque chose. Toujours est-il que le Parisien continue à savoir tourner le compliment et que je n’en suis pas capable. Cela me met dans un état d’infériorité que je confesse avec douleur.
Il doit être si bon de savoir la manière ! De trouver vite, sans apparence d’effort, des choses qui sont vraies, toutes vraies, parfaitement vraies, et qui semblent délicieuses parce qu’on omet volontairement les ombres, qu’on n’y ajoute pas de mais — ce mais terrible que vous impose une conscience persécutée, devenue persécutante. Et c’est une telle force d’action, on se livre tellement à ces gens-là, on devient tellement « femme » entre leurs mains ! On ne leur rend pas ce qu’ils vous ont donné, on en est d’autant plus incapable qu’en leur présence on a été si heureux qu’on ne pense plus qu’à soi, à ce qu’ils vous ont dit, au lieu de penser à eux : et l’on marche à leur rencontre comme un petit enfant, les bras ouverts ; c’est qu’on croit que ça va recommencer : on se rappelle. Mais j’espère qu’alors ils sont si satisfaits d’eux-mêmes qu’ils vous en ont de la reconnaissance : c’est bien le moins !
D’ailleurs il en est qui savent parfaitement glisser le conseil au milieu de ces guirlandes aimables. Ceux-là sont les artistes. Cependant ils n’ajoutent pas le correctif brusque et douloureux qui nous fait souffrir, et en vérité je suis tout à fait incapable de vous dire comment ils font. Si je le savais, je garderais cette science pour moi : elle est trop précieuse, elle fait de vous un dominateur, un arbitre. Concevez-vous qu’on puisse conduire les hommes sans en être haï ? Rien n’est sans doute plus rare et plus admirable.
On souffre cruellement de comparer sa propre grossièreté à ces délicatesses, et cette impossibilité à s’entourer — après tout, honnêtement ! — de gens qui vous aiment, à l’imbécillité qui vous fait perdre la sympathie d’hommes ou de femmes pour qui l’on éprouve une affection, une estime qui restent muettes et inutiles. Et puis, avec une sévérité de conscience ancestrale, on se demande si soi-même on a le droit de prendre toutes ces belles choses au sérieux.
Après y avoir mûrement réfléchi, j’y suis fermement résolu : j’ai décidé, une fois pour toutes, que la susceptibilité aux compliments ne prouve ni orgueil ni vanité. Le soupçon avantageux m’en est venu en voyant combien d’hommes, dans la rue, se regardent dans les glaces des boutiques. Beaucoup plus que de femmes, tenez-vous en pour assurés. On dit « qu’ils se mirent avec complaisance », on incrimine leur fatuité. Je suis persuadé que c’est à tort. Si les femmes, moins souvent que nous, vont contempler leurs visages dans les miroirs publics, c’est qu’elles ont pris méticuleusement chez elles les soins qu’il faut, c’est qu’elles savent qu’en leur personne tout est en ordre et que l’effet qu’elles voulaient produire est acquis. Elles ont confiance en elles-mêmes. La plupart des hommes, quand il s’agit de toilette, n’en ont aucune. Ils sont sortis de chez eux sans songer à rien. Une fois dehors, ils passent la main sur leur menton et doutent que leur barbe soit assez fraîchement rasée : alors ils vont voir ; et aussi la couleur de leur cravate ou de leur gilet les préoccupe, un peu tard.
Je suis convaincu, par analogie, que les hommes les plus sensibles aux compliments sont ceux qui doutent le plus d’eux-mêmes. Une perpétuelle inquiétude, que peut-être ils n’aimeraient point s’avouer, assombrit leur cerveau, trouble leur raison. Ou bien, jetés dans une action perpétuelle, ils ont oublié tout ce que déjà ils achevèrent ; et la tâche qu’il leur reste encore le devoir d’accomplir leur en paraît d’autant plus écrasante. Le compliment leur est un miroir. Qu’importe, s’il est flatteur ? L’homme qui se regarde dans la glace du boulevard, je vous le répète, ne se dit pas qu’il est beau. Il essaye de se persuader seulement qu’il n’est pas trop laid. Celui qui reçoit des compliments, à moins qu’il ne soit un sot, espère seulement qu’il n’est pas trop bête !
X
La Confrérie
Qui, je voudrais savoir si vous en êtes ! Cela me ferait un tel plaisir, de voir grandir le nombre des compagnons de mon infortune, des complices de mon vice, de mes camarades de chaîne ! Il y en eut de quelque réputation : on daigna prendre leur infirmité pour une forme de leur génie. Mais moi, je ne puis même pas me donner cette excuse, et personne ne la donnera pour moi, ce qui est pire… Je suis distrait, voilà le mot lâché. En êtes-vous, de la confrérie ?
Ce n’est pas une confrérie de gens heureux : il n’y a pas de plaisir à être ridicule. Et je souffre de ce mal de la distraction depuis mon enfance ; j’en ai connu toutes les formes. Mes crises, sinon les plus fréquentes, du moins les plus manifestes, me prennent dans les lieux publics, principalement devant tout ce qui, dans un lieu public, ressemble à un comptoir ou à un guichet où l’on verse de l’argent. Je commence, me sachant distrait, par penser avec énergie à l’acte, d’ailleurs insignifiant, que je veux accomplir. Par exemple, quand je dois prendre un billet de chemin de fer, avant d’arriver à la station je tire ma bourse de ma poche et je la tiens dans ma main, en précisant dans mon esprit : « Je dois prendre un billet de telle classe, pour tel endroit ! » Très souvent même, quand il s’agit d’un trajet connu de moi, je prépare l’argent d’avance. J’arrive avec cet argent, je me mets à la file des autres voyageurs, je trouve le temps long, je songe sans pouvoir m’en empêcher à autre chose ; précisément, je suppose, parce que ma pensée ayant été, pour un acte presque indifférent, exceptionnellement intense, je tiens cet acte pour accompli. Et alors, quand je me trouve devant l’employé du chemin de fer, j’entre à moitié ma tête dans le guichet, et continuant mes préparatifs de voyage — puisque je vous dis que j’ai dépassé en imagination le moment où je suis ! — je prononce tout d’un trait :
— Un paquet de cigarettes de soixante-dix centimes, s’il vous plaît !