Alors tous les autres voyageurs se tordent de rire, et l’employé croit que je me paye sa tête.


Je vous assure qu’il n’en n’est rien, et que je me sens, dans de telles aventures, tout à fait désemparé. Je les prends au sérieux parce que je sais qu’elles recommenceront. Je ne compte plus les sottises de ce genre que j’ai commises. Une des plus stupides a été de sortir d’un bureau de tabacs après y avoir pris un timbre de dix centimes pour affranchir une lettre. J’ai collé le timbre sur la lettre, très régulièrement, et jusque-là tout allait bien ; mais j’ai mis ensuite cette lettre dans ma poche, et dans la boîte qui s’offrait, hospitalière, à la devanture de la boutique, j’ai jeté mon porte-monnaie !

Comme les débitants de tabacs n’ont pas la clef de ces boîtes, qui sont la propriété de l’administration des postes, j’ai dû attendre l’heure de la levée pour me faire restituer mon bien, et j’y ai perdu toute une matinée. Ici encore, je crois que la même explication que tout à l’heure est valable : le timbre une fois mis, j’ai vu la boîte, j’ai vu d’avance le geste que je faisais pour y jeter ma lettre, et j’ai remis dans ma poche ce qui devait me rester en main, c’est-à-dire le porte-monnaie. C’était, en réalité, par malheur, la lettre même. Et cependant je tenais encore quelque chose : le porte-monnaie. Demi-souvenir, alors que l’acte n’était pas accompli : je précipite donc dans la petite caisse de l’administration des postes ce qui me reste, c’est-à-dire mon argent.

Les gens superficiels ont une explication toute simple : « Cet homme-là n’est jamais à ce qu’il fait. » Il faudrait aller plus loin et savoir pour quelle cause il n’est pas à ce qu’il fait. Je crois que c’est affaire d’imagination. Je m’en aperçois fort bien au cours d’une conversation quelconque. Si ce qu’on me dit ne m’intéresse pas trop, tout va bien ; j’écoute, je comprends, je réponds comme un homme d’une intelligence ordinairement alerte. Mais si un détail ou même un mot, dans ce qui frappe mon oreille, me frappe fortement, alors c’est fini, je suis perdu. Toute une série d’images, de représentations s’éveillent en moi, s’ajoutent au détail ou au mot qui vient d’ébranler mon mécanisme mental, et les grossissent démesurément. Ils tiennent une importance tyrannique. C’est toute une histoire passionnante, foisonnante, qui s’anime, qui multiplie ses incidents et que je m’évertue à suivre ; ou bien c’est un raisonnement qui me paraît extraordinairement neuf et précieux, et qu’il faut que je pousse jusqu’au bout, à tout prix. Et même, même… je m’acharne d’autant plus à le considérer, à le savourer, à m’en pénétrer que j’en ai une peur atroce de l’égarer, de l’oublier. Car je me connais : je suis distrait ! Là-dessus, j’entends tout à coup une voix, un peu blessée, qui me dit : « Vous me suivez bien, n’est-ce pas ? » Je me réveille en sursaut, et je rougis. Le mot « réveiller » est exact, car j’ai enchaîné des souvenirs à très peu de choses près comme dans le rêve. Et justement, ces jours-là, il me semble que j’ai un cerveau infiniment actif. Il fonctionne tout seul, en dehors de moi. Tous mes actes sont automatiques, et même mes paroles. Le plus étrange, c’est qu’assez fréquemment ce sont ces actes et ces paroles automatiques dont je me souviens ensuite, tandis que la mémoire de ma méditation, de cette méditation si savourée, si caressée, à laquelle j’ai sacrifié — sans le vouloir d’ailleurs — toutes mes obligations d’homme courtois et à peu près bien élevé, cette mémoire m’échappe durant des jours et quelquefois des mois entiers. Mais elle reparaît alors par une sorte de fulguration aveuglante qui me replace dans le même état d’esprit : je me retrouve absent à tout le reste. Cependant je suis susceptible de perdre encore ce souvenir, à moins pourtant que je ne le parle ; aussitôt que j’en ai entendu le développement dans mes propres paroles, il est classé : il reviendra désormais au commandement.


Toutefois cette théorie n’explique pas toutes les causes possibles de distraction. Elle permet à la rigueur de savoir pourquoi, quand je dois donner rendez-vous à quelqu’un le jeudi, et à une autre personne le vendredi, j’intervertis sans m’en douter les deux jours, et me rends consciencieusement chez l’homme qu’il ne faut pas. Elle peut aussi peut-être faire comprendre pourquoi j’ai tant de peine à me rappeler soit la figure, soit le nom, soit les deux pareillement, de gens que j’ai pourtant vus plusieurs fois. C’est ce qu’ils m’ont dit qui m’a intéressé, et je n’ai plus eu d’yeux pour leur aspect extérieur ; entre eux et moi leurs paroles ont élevé des images qui me les ont cachés. Ou bien si, au contraire, ils m’ennuyaient, j’ai pensé à côté d’eux : et ils n’ont pas existé. Mais il y a autre chose, à de certains instants : il y a une espèce de perversion morbide de l’esprit qui vous force à dire ou à faire — et cela, je n’en devine absolument pas la cause — exactement l’inverse de ce qu’on veut dire ou de ce qu’on veut faire. Je me souviens, avec un remords amer, mais inutile, de ce qu’il m’advint jadis, avec une vieille parente de province. Je lui dis impétueusement :

— Bonjour, ma cousine. Mon cousin se porte bien ?

— Elle leva pathétiquement les yeux au plafond et répondit :

— Très bien : au ciel. Il est mort depuis cinq ans.