… C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses.
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Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas ! Seulement un jour la reine — hélas ! que ces choses sont loin : alors, il y avait une reine ! — nous avait demandé si nous aimerions à tuer des arosy. Et l’arosy n’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie sauvage est un beau gibier. Nous avions dit : « oui » d’enthousiasme. Et dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta.
… C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus profonde apparaissait, débarrassée des joncs ; mais des lotus bleus, par milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que des végétations le recouvrent.
Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux de marais, — les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos contrées, les tsiriris au cri lamentable. Ils s’étaient levés tous ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des coups de leurs ailes nerveuses ; et celle vibration perpétuelle, ces cris longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie en lui laissant toute sa tristesse.
Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples, comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants, sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac dormant.
— Canard… tsiriri… oie sauvage… là, entre ces deux bouquets de roseaux ! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha !
Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine au posé.
Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres : une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme, éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible, avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu.
— Il est blessé !