Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés, qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes.

— Galliac, criai-je, on part : je n’y vois plus !

Et nos deux embarcations rejoignirent la terre.

Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy, gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des grains d’ivoire ; des poules attachées par les pattes criaient la tête en bas ; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures lancéolées bruissaient avec douceur : c’était leur part, la friandise naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches. Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer.

Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de Rainitavy.

— Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka ! dit Galliac qui les connaissait.

Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient flattées d’avoir été appelées ramatoa, qui est une façon magnifique de dire : madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la syllabe ra, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des parents et des amis.

— Tsarava tompokolahy ? Te portes-tu bien, mon seigneur ?

Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père, tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble, pour nous éclairer.

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