»  — Sœur Ludine, vous êtes folle ; sœur Ludine, je vous aime bien ; sœur Ludine, nom de Dieu ! allons leur casser la figure.

» Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais démoli une armée de cent mille hommes à moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, facile et sublime. Ce n’était pas de l’air que j’avais dans la poitrine, mais une espèce de flamme claire qui m’égayait le sang. J’étais fou, j’étais heureux, j’étais transporté ; j’avais besoin d’éclater en cris, en chansons, en grosses bêtises et en actions extraordinairement courageuses, faites pour me soulager, faites pour rire. Je vous dis cela comme je l’ai senti.

» Les choses pressaient. Cinq ou six maisons d’Ambatoumalaze flambaient déjà. Trois ou quatre hommes, assommés ou tués à bout portant, tachaient le sol rouge. Les insurgés tiraient leurs munitions pour rien, ou pour montrer qu’ils étaient beaucoup. Les hurlements, de loin, faisaient comme une litanie dans une église. Ils montaient, grandissaient, puis s’affaiblissaient, puis repartaient. La porte de l’école avait été fermée. Stewart, par une meurtrière faisait feu tout seul, et ce bruit unique, maigre et comme tremblant de la défense, me glaçait l’âme. Il était maintenant cinq heures. Le soleil, très bas, avait de grands rayons obliques tombant sur la rizière qui séparait le poste du village. Une rizière, au fond, c’est comme un fleuve où il y a de la boue au lieu d’eau, et des herbes vertes par-dessus la boue. On ne peut la franchir que sur les digues qui la traversent.

» Je dis à sœur Ludine :

»  — Il faut produire un effet grandiose et imprévu. Vous êtes le second corps d’armée. Descendez derrière le poste, tournez à droite, et passez la rizière sur la troisième digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez pas votre formation en vous attardant sur la route. Vous pourriez perdre des traînards ! Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi vous verra : alors tirez. Par tous les saints du paradis, ne vous inquiétez pas de viser, mais tirez toutes les cartouches du magasin, rechargez et recommencez. Il s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà tout.

» La sœur se mit à rire comme un brave homme.

»  — Je ne suis pas ici pour autre chose, dit-elle. Mais comment est-ce qu’on remplit ça ?

» Elle montrait son lebel avec l’air d’un nègre à qui on a donné un bon de poste et qui ne sait pas la manière de s’en servir.

»  — Ah ! c’est vrai, répondis-je.

» Et je lui montrai le mécanisme du cher petit outil. Elle comprit presque tout de suite :