— De sorte que, interrompis-je, vous vous êtes vus trois mille en arrivant au port ?
— Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux. Les notables étaient trois, plus une douzaine de porteurs de zagaies. Du reste, avec une sage prudence, ils reculaient au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas du tout à se battre, mais à manifester la pureté de leurs sentiments ; aussi marchèrent-ils au-devant de nous, ce qui les éloignait du danger. Mais ce fut cependant un beau spectacle que celui qu’offrirent les colonnes Ludine et Barnavaux opérant leur jonction à la sortie de la rizière, et reçues par ces honnêtes alliés avec des protestations éloquentes de dévouement sans borne. J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement à faire connaître leur identité.
» — C’est moi, Ratsimamangue, tu me reconnais, héroïque chef de Vouhilène, respectable seigneur ? C’est moi, Rainimarou ; n’oublie pas de dire au général comme je suis courageux !
» Je serrai rapidement la main de ces braves gens. Et après tout, c’est vrai qu’ils ne manquaient pas d’un certain courage, puisque les insurgés étaient bien une centaine autour de l’école et nous tiraient dessus d’assez près. Je fis exécuter une décharge générale, puis abritai provisoirement ma troupe derrière un mur à moitié démoli, afin de reprendre haleine.
» Ce qui se passa ensuite est assez confus. Après un crépuscule de vingt minutes à peine la nuit était tombée, une nuit noire, et les incendies allumés éclairaient comme peuvent le faire ces grands feux de paillotte, c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient surtout à dramatiser la situation. Il semble que les assaillants de l’école soient presque tous revenus sur nous, ce qui donna du répit au père Stewart. Notre situation était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer franchement. J’en abattis quelques-uns. Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop, beaucoup trop, et si je recevais un mauvais coup, la partie était perdue pour tout le monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens ; mon espoir avait toujours été que les notables des autres villages se mobiliseraient au bruit de mon attaque, et je trépignais en ne voyant rien venir.
» Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire. Du haut du poste de Vouhilène, le canon se mit à tonner.
» Or, jamais, jamais il n’y avait eu de canon à Vouhilène ! Et cependant on apercevait une forte lueur rouge, on entendait une détonation sourde et étouffée qui ne pouvait être confondue avec celle du fusil Lebel : quelque chose de grave, de sérieux, d’impressionnant. Mais d’obus, il n’en tombait nulle part. Le résultat de cette canonnade demeurait invisible. Je n’en revenais pas. Ce fut sœur Ludine qui comprit la première.
» — Ah ! Razo, cria-t-elle, le bon Razo ! Il allume les bombes du 14 Juillet !
» Et c’était ça ! Le pauvre camarade, à moitié mort, avait pris les bombes du feu d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards, l’un après l’autre. Comme le pasteur avait tenu à contribuer à l’inévitable solennité patriotique, nous avions pas mal de ces pièces. C’est ainsi que l’élément anticlérical, représenté par Razo, eut son rôle dans la célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit part à la victoire.
» Car c’était la victoire ! Le poste de Vouhilène, entouré de flammes et de tonnerres, parut contenir une garnison invincible et des ressources militaires inépuisables. Et, naturellement, tous les villages environnants se levèrent enfin, marchèrent contre les pillards. Les notables armés sentirent partout s’éveiller leur vaillance. Il en vint d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en vint d’Ampasimbé-la-Sablonneuse ; en vingt-cinq minutes tout le pays se couvrit de défenseurs inébranlables du gouvernement légitime de la République française. Et parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver cette vieille canaille de Rakoutoumangue lui-même, avec une troupe presque bien armée ; les choses ayant tourné contre son attente, il tournait avec elles, et chargeait ses anciens amis. Comme il faisait bien les choses, il marchait drapeau français en tête, un drapeau français ramassé je ne sais où, pillé peut-être dans la maison d’un blanc ; et cela, c’est plus drôle que tout le reste !