» Mais, après tout, qu’importe ? Et même, obliger un ennemi à se battre pour vous, n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le tuer ? et s’arranger pour qu’un traître trahisse en sens inverse de ses intentions, n’est-ce pas un tour assez beau pour être mis au théâtre ? Ce fut avec une sorte d’ivresse froide, une entière assurance, que tout de suite je lançai l’attaque, et on la mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue faillit y rendre sa belle âme, son fusil Snyder ayant éclaté ; le second bénitany, c’est-à-dire un grand seigneur du pays, reçut une égratignure à l’aine. Un autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été porté comme tué à l’ennemi ; donc ça compte tout de même, et c’est ainsi qu’on fait les bulletins de bataille. Tous ces guerriers, remplis d’une tardive ardeur, faisaient « hou ! hou ! » et tiraient sur les lambas des adversaires, qui fuyaient comme ils pouvaient et se faisaient ramener au demi-cercle, car, à présent, c’était leur tour d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales faisaient aussi « hou ! hou ! » et soufflaient dans des conques pour faire croire qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais, quand ils voyaient que c’était extrêmement sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec une docilité toute malgache. Ils n’en avaient pas le temps, ni le moyen. Alors ce fut le grand massacre final, les pauvres diables qu’on repêchait au fond d’un trou, qu’on rattrapait dans une rizière, qu’on fusillait sur place. Un vieux, couvert de grisgris, me léchait les souliers, j’aurais voulu le sauver ; mes alliés l’ont empoigné, collé au bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle, et je n’ai plus vu que deux jambes qui sortaient de l’herbe, avec des taches blanches sur la peau noire, comme si la mort avait donné à ce sauvage une subite maladie de peau. La guerre, quoi, la guerre ! Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine tremblait d’horreur.


» Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils ne pouvaient pas fuir, prirent une résolution désespérée. Sans doute réfléchissant que, puisque Stewart et ses élèves y avaient tenu contre eux, la place était bonne, ils essayèrent une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent jusqu’à la porte du bâtiment principal, l’abattirent avec une grosse poutre. Nous entrions dans la cour, juste au même moment, et je vis le pasteur Stewart, ce saint homme, ivre de fureur, qui passait la tête par une fenêtre du premier étage. Et il cria :

»  — Vous ne voulez pas vous en aller ? Vous ne voulez pas vous en aller ? Alors, que Dieu me pardonne mon péché !

» Il avait fait arracher les dalles de granit du rez-de-chaussée, pour se défendre si l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une de ces dalles, et la lança de toutes ses forces sur la tête du Malgache le plus proche. Je vis l’homme tomber comme un paquet de linge en travers de la porte, et ce fut fini. Tous les autres jetèrent leurs armes. Il se fit dans la cour de l’école un effroyable silence. Ces hommes, fous de rage tout à l’heure, attendaient maintenant la mort, soumis, tranquilles, avec une incompréhensible et dédaigneuse indifférence. Ils se jugeaient morts, ils étaient déjà morts en esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je n’ai jamais pu comprendre comment ils pouvaient être en temps ordinaire si lâches, puis subitement si furieux, puis tout à coup si résignés, non seulement au poteau d’exécution, mais aux plus affreux supplices. Mes gens en tuèrent encore quelques-uns, désarmés. J’eus beaucoup de peine à leur faire épargner les autres.

» Quand j’eus fait mon devoir, je regardai la fenêtre, au-dessus de la porte. Le vieux Stewart était toujours là, complètement immobile, avec une des physionomies les plus stupides et les plus affreuses qu’il m’ait été donné de voir dans ma vie : la figure figée, raidie, les yeux hors de la tête. La secousse avait été forte, et le pauvre homme, si vaillant durant l’action, avait à cette heure les nerfs en bouillie.

» Je lui criai :

»  — Eh bien ! monsieur Stewart, qu’est-ce que vous attendez pour ouvrir ?

» Il eut le geste d’un homme qui se réveille, descendit, fit enlever les pavés qui barricadaient la porte, tira les barres et poussa les vantaux.

» La première chose qu’il aperçut, juste en face de lui, fut l’homme qu’il avait assommé quelques minutes auparavant. Le cadavre était couché par terre, dans une posture douloureuse et tordue, et le gros bloc de granit, tout sanglant à l’un des angles, pesait encore sur son cou.