»  — C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous ! Que Dieu nous juge et nous fasse grâce ! Mais, tant que nous serons sur cette terre, je crois qu’il vaudra mieux ne jamais parler de ce que nous avons fait aujourd’hui.


» Vous voyez combien ces Anglais sont hypocrites ! Et pourtant sœur Ludine, qui n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand j’écrivis mon rapport, je racontai qu’elle s’était héroïquement conduite, et qu’elle avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne d’Arc Orléans. Elle déchira mon papier et me déclara, exactement comme l’avait fait Stewart, qu’il ne fallait pas parler de ça. C’était une affaire entre elle et le bon Dieu, mais elle ne voulait pas être une pierre de scandale pour la communauté.

» Et cela fit… cela fit que j’écrivis un autre rapport, un glorieux rapport, où je prouvai clair comme le jour que c’était moi seul qui avais repris Ambatoumalaze, pendant que Razo tirait des bombes, sur la terrasse du poste, comme un véritable artilleur, et que Rakoutoumangue était venu à la rescousse, avec des bandes de notables dont la fidélité était digne des plus grands éloges. Et il en résulta que cette canaille de Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de première classe dans l’Amboudirane, avec douze cents francs d’appointements, ce qui lui permet d’en faire suer douze mille à ses administrés ; que Narcisse reçut les palmes académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour se déclarer l’auteur des hauts faits dont le vieux Stewart ne voulait pas prendre la choquante et antichrétienne responsabilité ; et qu’enfin Razo et moi, nous fumes nommés caporaux. Mais le pauvre Razo mourut et je le fis enterrer dans le petit cimetière d’Ambatoumalaze, et je fus triste pendant huit jours, et je suis encore triste quand je pense à lui, et moi… »


Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase. Des coups de feu éclatèrent à une demi-lieue : le détachement Limal arrivait ; les Sakalaves étaient pris comme des noisettes dans une pince. Ce sont là les minutes les plus passionnantes et les plus mélancoliques de la guerre sauvage. J’y ai toujours éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment désagréable, dois-je dire le mot, à un remords ! Car il n’y a plus égalité de partie, l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus que par la force, se démoralise et se dissout. Et c’est pourtant le moment critique : si les mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire allait décamper et se moquer de vous ? C’est le dernier coup à jouer ; et pour gagner la mise, obtenir la soumission de tout un pays, il faut abattre, à ce jeu d’échec, des pions vivants alors presque sans défense, et qui ne se relèveront plus.

Les coups de fusil devinrent plus nombreux dans le bois des lataniers. Un clairon retentit, évidemment embouché par un Sénégalais. Cette race a une façon de sonner qui fait grincer les dents et bondir le cœur. On y sent de l’intrépidité et de la barbarie, la joie féroce du meurtre, la volonté voluptueuse de mourir ou de tuer. Sûrement les Sénégalais de Limal avaient déjà senti le sang et il y avait des morts, voilà ce que disait le clairon. De notre côté, Oumar N’diaye regarda Barnavaux avec les yeux d’un chien de meute qui tire sur sa laisse pour qu’on le découple.

Et nous entendîmes la voix furibonde du chef sakhalave, qui traitait de lâches et de mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes, notre race, insultait nos aïeux, nos mères et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans son fourré, il se décidait à marcher vers nous pour rompre le cercle et pouvoir, le lendemain, n’importe où, recommencer la lutte telle qu’il la comprenait, par embuscade ou combat singulier, avec de beaux cris et de grands gestes. J’apercevais nettement sa crinière de cheveux ébouriffés, liés par des chapelets de coquillages, et sa grosse mâchoire de brute farouche, projetée au-devant de son front comme une gueule.

— Chut ! dit Barnavaux, je le tiens !

Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave s’abattit, la face contre la terre.