La petite Rasoa, couchée sur une natte aux pieds de Barnavaux, son seigneur et maître, s’étira comme une chatte et dit doucement :

— Tésitra vé, Ianaho ? Pourquoi es-tu en colère ?

Müller ne comprit pas, mais Barnavaux répondit :

— Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il pense au pays.

Puis, brusquement, il dit à son camarade :

— Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller le poste et te faire ramasser par l’adjudant. Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. Qu’est-ce que tu as bu, aujourd’hui ?

— Du rhum, répliqua Müller, du rhum de traite. Moitié d’eau dedans. Pas de quoi faire mal à un enfant.

— Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit Barnavaux, en malgache, sans daigner discuter. Il a la fièvre et il a bu du rhum.

Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, longue de dix pieds, où se conserve l’eau dans ce pays — une espèce de tuyau fermé à l’une des extrémités — et en abaissa l’orifice prudemment, avec des précautions infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé sur le plancher. Remplir une écuelle minuscule avec un bambou haut comme deux hommes, sans produire une inondation subite, est une opération très difficile. Pour la réussir, il faut avoir été pris tout petit, Rasoa savait. C’est pourquoi Barnavaux la laissa faire.

Elle traversa la case, toute nue sous son lamba blanc. Quelques secondes à peine, quand elle franchit le carré d’argent tracé par le clair de lune qui entrait par la porte ouverte, on aperçut sa figure jeune et un peu molle, et les seins droits, mais déjà trop forts, qu’ont les filles betsimisarakes à l’âge où celles d’Europe jouent à la poupée.