— Bois, dit-elle à Müller.

On entendit le bruit du métal qui se bosselait sur les cailloux de la place. Müller avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata en sanglots comme un gigantesque enfant.

— Tu es fou, ma parole d’honneur ! cria Barnavaux.

Et il frotta une allumette.

Alors la figure de Müller apparut, ruisselante de sueur, horrible et convulsée comme celle d’un homme qui aurait la rage. Il s’était couché avec son caleçon et sa chemise, et cette chemise large ouverte montrait une poitrine d’homme du Nord, blanche de peau sous une fourrure de poils blonds, et bondissante. Il dit d’une voix honteuse :

— Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever ! Si ce pays était un homme, je le tuerais. Et ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est un endroit où il y a des habitants, des villages, des champs, des labours, des choses qu’on connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas… il n’y a pas d’âme !

Barnavaux répondit tranquillement :

— Personne ne te forçait à rengager. Tu avais fait ton temps dans la ligne, en France. Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton livret. Et puis, tu as rengagé dans l’infanterie de marine. Et puis tu viens faire le bébé de deux mètres qui appelle maman. Je te méprise.

Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. C’est une habitude particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale, et ne veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous les cils de Müller, mais il ricanait. Je vous dit que c’est une habitude française ! Il y a chez nous beaucoup de gens qui s’abîment le cœur à mentir de cette façon-là — même dans le peuple — et pourtant, même dans le peuple, tout le monde a le sentiment que c’est de mauvais goût. Mais personne ne peut s’en empêcher.

Müller, après avoir ricané, murmura :