— Je ne pouvais pas rester en France, je ne pouvais pas… A cause d’une femme. Je me suis fait soldat comme il y a des gens du monde qui se font curés. Je voulais être ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin d’être loin, très loin, de faire des choses très difficiles, de recevoir des ordres, de marcher beaucoup, de penser à moi, à ma vie à moi, et quand on risque sa peau, qu’on attaque ou qu’on se défend, on ne pense qu’à soi. Alors j’ai rengagé, voilà ! Et maintenant, nous sommes dans ce poste, avec rien à faire, plus bêtes que des gendarmes, et tout me revient plus fort, le regret du pays, la couleur du ciel, l’odeur des labours en Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et le souvenir, le souvenir ! Tout se mêle, je ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas seulement elle que je regrette, c’est tout ça. Tout ça tient avec elle, comme des habits. Et un tas de choses encore ; des ambitions pour ainsi dire ; oui, des ambitions, quelque chose de grand et d’impossible, des espèces d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, toi, Barnavaux.
— Non, dit Barnavaux en réfléchissant.
— Ma famille était alsacienne, continua Müller, mais elle était venue après la guerre à Digoin, travailler dans une faïencerie, pour ne pas être allemande. Moi, je suis né à Digoin… je suis de la classe 72. Le travail de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore les grands moulins qui broyaient la terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on pressait entre des toiles, et mes sœurs toutes jeunes, toutes blondes, les joues déjà couleur de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain d’émail. Ah ! ce travail de machine au milieu des machines, toujours le même, sans rien à penser, et l’abomination d’obéir à des camarades mal élevés, pas à des supérieurs !
» J’allai me louer chez un jardinier. Je vivais presque seul, et j’aimais mieux ça. L’eau d’arrosage était prise au canal par un moulin à vent qui ressemblait à un très grand joujou. Les bourgeoises de la ville venaient le dimanche matin acheter des fleurs en pot, des fleurs coupées et des verdures. Beaucoup passaient chez nous avant d’aller au cimetière. Elles avaient un livre de messe à la main, des vêtements de deuil, un air convenable et réservé. Je les aimais pour leur politesse et leur douceur, et aussi parce qu’elles ressemblaient aux dames des romans que je lisais, l’hiver, quand le travail devient mou. Et pourtant, ce n’était que des bourgeoises !
» Cette vie-là dura jusqu’au moment du tirage au sort. Au régiment, je devins ordonnance de mon colonel, le marquis Forbart d’Ecquevilly, qui donna sa démission juste comme je finissais mon temps. Alors, je l’accompagnai à Paris comme valet de chambre.
» Je me rappellerai toujours combien j’ai été heureux. Ne ris pas, Barnavaux, ne ris pas, ou je te casse les reins ! Je n’ai pas de jalousie, moi, contre les supérieurs. De les voir et de les servir je me trouve, au contraire, comme rapproché d’eux. Monsieur le marquis était un homme qui allait régulièrement à l’église, s’occupait de musique et d’économie politique. Pas militaire du tout. Madame la marquise était une femme majestueuse, qui avait des filles et des fils mariés. Il venait beaucoup de monde dans l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le marquis avait une façon différente de parler selon qu’il s’adressait à madame la marquise, ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou à moi ; je me sentais très loin d’eux et pourtant avec eux, parce que je leur appartenais : et la valeur des gens d’après leurs titres, l’ancienneté de leur famille, leur façon de penser et leur place, j’arrivai assez vite à comprendre ces choses-là comme eux, qui se regardaient comme une espèce de résumé vivant de l’histoire de France.
» Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient l’air de respecter leur âme et le souffle de leur bouche comme ils respectaient leurs mains, leur visage et tout leur corps, par une idée de propreté. Les enfants ne discutaient pas les opinions du père ; c’est une chose curieuse, quand j’y pense, comme cette famille si au-dessus des ouvriers et des bourgeois avait, en certaines choses, des façons d’être et de faire ressemblant à celles des vrais paysans.
— Et la femme ? demanda Barnavaux en sifflant tout bas.
Il laissait parler Müller pour le calmer, mais il s’ennuyait.