— Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était rue de Varennes. Je crois qu’il avait été, dans les anciens temps, entouré d’un jardin ou d’une très grande cour. Mais les d’Ecquevilly n’étaient pas très riches, et plus tard on avait construit dans cette cour des maisons à appartements. La même porte cochère servait aux habitants de l’hôtel et aux locataires de ces appartements ; l’entrée de l’hôtel était sous cette porte, à droite. Dans le fond de la cour, en face des fenêtres de monsieur le marquis, il y avait les bureaux du Comité de défense du Commerce français.

» C’était une brave petite société qui faisait aussi peu de mal que de bien. Le secrétaire général, un monsieur décoré, venait deux ou trois fois par semaine chercher sa correspondance, et s’en allait au bout d’une heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, où entraient parfois quelques vieux messieurs qui n’étaient pas plus commerçants que moi ; on imprimait aussi beaucoup de brochures. Tout le travail, au bout du compte, était fait par une dame qui répondait aux lettres avec une machine à écrire, mettait les adresses sur les brochures, recevait les cotisations, dressait les fiches de la bibliothèque et classait les papiers.

» Et je la voyais très bien, à travers les fenêtres. Elle était toujours en deuil, ne marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux pâles, légers comme la lumière, éclairaient son front. Pas un bijou, pas une bague, et des mains dont la vue seule était une caresse ! Chaque matin elle arrivait à neuf heures sonnantes, et je descendais mon escalier pour la voir passer, l’air sage et calme, ni triste ni gai, comme une personne à qui tout est égal, et qui pense à son affaire.

» Je lui disais :

»  — Bonjour, madame.

» Et elle répondait :

»  — Bonjour.

» Alors mon cœur devenait léger.

» Je ne peux pas dire comment je finis par penser à elle autrement que pour le plaisir de la voir passer. Je ne la désirais pas, je ne l’ai jamais désirée en pure brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là, mais ce ne sont pas les femmes qui manquent, et je ne suis pas un niais ! Ce qui m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air d’une dame, ses manières, sa réserve, et aussi son état ; car c’est beau d’écrire ! C’est parce que, je le comprends bien maintenant, elle me paraissait au-dessus de moi, mais non pas d’une façon infranchissable. Tous ces raisonnements, je ne me suis pas aperçu que je les faisais. Ils sont entrés en moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme une maladie.