» Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait un air très beau qu’on jouait quelquefois au salon pendant que je faisais mon service. Ça s’appelle la Danse hongroise, et je ne connais rien au monde de plus magnifique. Quand je l’entendais, il me semblait voir un grand escalier de marbre avec des balustrades éclatantes, et des seigneurs qui en montaient les marches à cheval, par défi, pour faire quelque chose de noble et d’extraordinaire. Les chevaux frappaient les degrés avec leurs pieds, en mesure, et pourtant d’une façon heurtée et dangereuse. Les seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits de l’hôtel ; et leurs galons d’or, leurs bijoux, les grandes décorations diamantées de leurs poitrines dansaient et brillaient, tandis qu’ils se tenaient fermes en selle, les yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre pour les encourager frappait sur des tambours, comme les nègres d’ici. J’ai regardé comment on fait : c’est la main gauche, sur le piano, qui imite les tambours.
» Toutes les fois que j’entendais cet air-là, mon sang coulait plus vite, et mes idées devenaient fortes à me fatiguer. Un soir qu’on le jouait, je pensai qu’il fallait absolument me marier avec la dame. J’avais des économies, je ne resterais pas domestique avec elle, mais monsieur le marquis me nommerait garde particulier d’une terre, et elle pourrait donner des leçons, vivre comme une dame qu’elle était, puisque je serais devenu un presque-noble, une espèce de fonctionnaire. Je vis mon avenir comme sur un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, je gardai mon secret très longtemps encore. C’est une chose si jolie, un secret d’amour ! C’est comme une chanson. On l’entend à travers tout.
» Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la Société qui traversait la cour et je pris mon parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé de lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était le patron de la dame.
» Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit ferme, et je lui dis :
» — Monsieur le secrétaire, pouvez-vous me recevoir dans votre cabinet ? Je voudrais avoir l’honneur de vous dire deux mots.
» Il me regarda et comprit que c’était sérieux. Il ouvrit une porte vitrée qui donnait sur la cour et directement je me trouvai dans son cabinet. Alors il s’assit, en demandant, d’un air un peu étonné :
» — Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon ?
» Et je lui répondis :
» — Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis trois mois, j’y pense.
» Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. C’était un homme presque vieux, l’air bon et un peu timide. Une tête de bourgeois qui aime à faire du bien, mais qui ne sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener les hommes. Et pour faire du bien aux hommes, il faut les mener.