On l’avait autorisé à venir contempler, adorer et servir un dieu, un dieu blanc ! Il avait eu cette faveur insigne et particulière. Voilà tout ce qu’il démêla. A compter de ce jour, il ne marcha plus de la même façon. Le Père Mottu, en quittant la station, lui avait donné une image et une médaille figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma l’image dans un sac de peau, suspendit la médaille à son cou, attribua sérieusement à ces objets une puissance surnaturelle. Il les considérait aussi comme le signe d’un engagement qu’il avait contracté, il était maintenant lié aux blancs par une opération de magie redoutable, de la même manière que les soldats sénégalais avec leurs décorations, ces autres amulettes mystérieuses que donnent les Européens, et qui portent malheur quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles paroles gravées dessus, ou écrites sur les papiers de recrutement. Car les mots créent les choses. Voilà ce que croient les peuples primitifs. En prononçant le mot « mort » ou le mot « amour », un sorcier peut produire la mort ou créer l’amour. Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du Tchad et reçut une de ces décorations des Européens. Il la mit à côté de celle du Père Mottu, sans distinguer la différence. A ses yeux, il n’y en avait pas.
Si Kidi s’était engagé dans la milice du Tchad, c’est que son patron et la pauvre « madama » silencieuse et pâle, et le petit dieu blanc étaient repartis pour la France, ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée, qu’ils avaient regagné les pays de la mer, patrie de ces dieux étrangers. Kidi avait été très malheureux mais non pas étonné : souvent les blancs meurent sur cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont pas plus à leur aise que les véritables poissons ; ou bien ils retournent d’où ils sont venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse.
Kidi fit donc campagne, très bravement. Il assista, sans s’émouvoir, à de très grands massacres. Il y prit part et « cassa » beaucoup de villages, c’est-à-dire qu’il les pilla fort proprement. Il y était encouragé par ses instincts, ses traditions, et aussi par les serments de sa religion particulière.
Et c’est ainsi que sa colonne parvint un jour, assez haut dans l’est, sur les bords de l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui était un blanc très petit, très dur, très tanné, très généreux, très brave, fit dresser un grand mât sur la rive du fleuve, hisser un drapeau sur le mât, et dit à Kidi :
— Ça, ça veut dire que le pays est à nous. Et quand il viendra quelqu’un, tu diras ce que ça veut dire. Nous autres, on s’en va.
Car c’est ainsi que les choses se passent. On dépense deux ou trois millions pour faire des colonnes, et puis on s’en va.
Le commandant ajouta :
— Tous les trois mois, si ça se peut, un bateau t’apportera ta solde. Si elle n’arrive pas, ça ne fait rien. Reste tout de même.
Kidi répondit poliment :
— Y a bon.