Et il demeura tout seul, au bord de l’eau, près du mât. Il tirait sur une corde pour faire monter le drapeau, tous les matins, et l’amenait tous les soirs, au coucher du soleil, pour obéir à sa religion. De plus, il acheta une femme au prix de six barrettes de cuivre. Car cette maxime est professée au Loango : qu’un homme qui n’a pas de femme, c’est qu’il n’a pas de quoi, ou qu’il est fou. Vous devez vous apercevoir que cette histoire est pleine de choses sensées, dites par des nègres. Kidi enfonça la pointe d’un couteau dans l’image de la « madama » et de l’enfant blanc. Ce n’était point pour leur faire mal. Il les avertissait seulement de faire attention à préserver de la petite vérole le fils qui venait de lui naître. Le bateau de ravitaillement n’arrivait point, mais il n’en avait souci. Au lieu du bateau de ravitaillement, ce furent des noirs de la rive belge qui traversèrent un jour le fleuve et se mirent à couper des lianes pour recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout tranquillement vers eux et prononça :

— Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y en a français. Vous faire f… le camp.

Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient des cannibales de la tribu des Bangalas qui se font croître sur la tête, en y incisant la peau du front, une sorte de crête, d’aspect bestial. Kidi les considérait avec horreur. Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc chez eux, et qu’il y aurait « beaucoup mauvais » s’ils n’en apportaient pas aux Belges.

Mais Kidi répondait toujours :

— Vous y en a faire f… le camp.

Alors les noirs, voyant qu’il était seul, recommencèrent à rire. Et Kidi n’hésita pas une seconde, parce que, s’il avait hésité, il lui serait arrivé sûrement, pensait-il, après la mort des choses pires que la mort. Il ne pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs. Donc, ne s’arrêtant pas à cette insignifiante considération qu’il était tout seul, il affirma simplement :

— Moi, il va faire guerre !

Voilà ce qu’il dit sans y rien voir d’étrange, à cause de sa religion. Personne n’a jamais été logique comme Kidi.

Il alla chercher son fusil et commença de tirer dans le tas. Et il était si brave que ce jour-là il fut vainqueur.

Mais les Bangalas revinrent la nuit tout doucement, et mirent le feu à sa paillotte. Et comme Kidi sortait, faisant retentir de cris sa gorge et sa poitrine, un couteau de jet lui trancha la tête. Et les Bangalas, ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec eux le petit enfant. Il pleurait sur la rivière et ses yeux étaient pleins de mouches.