Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné, un jour de décembre, le seigneur Balthazar, roi mage. Et cette histoire est très vraie.

LE DIEU

Kaméhaméha disait que, dix-huit générations avant lui, des hommes pâles, sortis de la mer, avaient apporté un dieu.

Depuis la veille, on voyait passer des mouettes. L’air sentait la vanille, les épices, l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du soleil, des montagnes apparurent, si hautes que, sous cette latitude, elles avaient gardé de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua que le sol montait sous les vagues, et, quand la nuit fut tout à fait tombée, de grands feux brillèrent dans l’ombre. La terre était là, très près, une terre où il y avait des hommes. Plein d’un orgueil très noble et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse fit jeter l’ancre.

La certitude d’une découverte, l’enivrement de ces parfums errant sur les flots, la contagion même de la joie plus grossière des marins qui riaient sur le gaillard, gonflaient ses narines et lui faisaient battre le cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de découvrir une terre nouvelle et de la donner à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi philosophique lui montrait dans les sauvages des frères doués de raison, des égaux, par conséquent, — des maîtres même, chez qui le contrat social n’avait pas corrompu la nature ; et il espérait, au bout de sa course, trouver enfin une race possédant le secret du bonheur.

A peine élevées au-dessus des vagues, toutes verdoyantes et rondes, avec un bassin circulaire en leur centre, les premières îles que rencontra le navire, après avoir franchi les caps patagoniens, paraissaient de grands lotus épanouis sur un étang sans bornes. Mais elles étaient désertes. Seuls, des lamantins à figure presque humaine en gardaient les rives, et leurs bosquets n’étaient peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la vue des hommes, ils se laissaient cueillir comme des fleurs. Les matelots, ébahis, leur arrachaient les plumes de la queue. Cependant, ils ne bougeaient pas, ne sachant d’où leur venait cette douleur.

Maintenant, sans doute, on avait touché le but. Ces terres plus grandes étaient le domaine cherché : et l’aube, en effet, révéla des merveilles. Aussi loin que les yeux pouvaient voir, un archipel de joie riait sur les flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans trois mille pirogues, la figure très claire, agitaient en signe d’amour de grandes feuilles de bananier.

Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations, s’étaient jetées à la nage. Dans l’eau, si transparente qu’elle semblait une seconde atmosphère, à peine plus épaisse que l’autre, elles étaient comme suspendues. Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond doré de soleil, elles sortaient parfois de la mer jusqu’à la taille, et des gouttelettes brillantes tombaient alors de leurs cheveux sur la pointe de leurs seins jeunes. Généreux et sensible, ami des lumières et de la philosophie, condescendant aux passions naturelles du cœur humain, Félix-Hector ordonna qu’on les fît monter sur le navire. Couronnées de fleurs, elles se jetèrent à ses pieds. Mais les matelots, les relevant, les entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y prostituaient sans résistance, avec une soumission flattée. Leurs amants étant allés chercher des miroirs, elles firent signe qu’elles préféraient des clous de fer, et, comme elles étaient nues, pour les emporter, elles les gardaient dans la bouche.

Cependant, d’autres pirogues quittèrent le rivage. Elles étaient très grandes, sculptées à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge vif, munies d’un balancier. Et la première était celle des rois. Casqués de nacre et de plumes, ils portaient un manteau rouge, plusieurs couteaux de pierre bien polie passés à la ceinture ; graves et fermes, ils restaient immobiles, appuyés sur de longues piques en bois durci.