La seconde pirogue était celle des dieux. D’une taille gigantesque, ils balançaient gauchement, au-dessus de la mer, leurs torses d’osier, bourrés de crins blancs et jaunes. Des morceaux de nacre de perle, enchâssant une noix ronde et noire, figuraient leurs yeux. Leurs prêtres, à genoux, chantaient des hymnes. Tout leur aspect était formidable.
Le peuple criait : « Lono ! Lono ! Lono ! »
Et les rois, arrivés sur le navire, se prosternèrent. Et les dieux, secoués par leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche et grotesque. Un homme infiniment vieux, presque aveugle, jadis chef des guerriers, maintenant grand-pontife, s’approcha, les yeux baissés, ôta son manteau, ses colliers, ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine, et, tout nu, chantant toujours, se précipita, lui aussi, sur le sol, où il demeura quelque temps, immobile comme un cadavre. Puis tous, se levant ensemble, firent signe à Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des dieux.
Au milieu d’une foule immobile, étendue à plat ventre au bord des chemins, on le conduisit au temple. C’était un édifice bâti de pierres solides et carrées, dont la cime plate s’entourait d’une balustrade décorée de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon de l’île. La face contractée d’un rire ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient en demi-cercle autour de la table de proposition, et il y avait sur cette table des bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés, et aussi les fruits de la terre. Et le grand pontife assit Félix-Hector sur un escabeau sculpté, au milieu des idoles, le revêtit d’un manteau d’écarlate, en lui tenant respectueusement le bras droit écarté du corps, tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe longue, blanc de peau comme un Européen, lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout, sur le haut du temple, dominant la mer, dominant les bois, les champs, les collines, les bras en croix, éperdu, devant tout un peuple qui l’adorait. Autour de lui, des flammes montèrent. On lui sacrifiait des cochons.
Or, abaissant ses yeux éblouis, il vit que le grand-pontife lui présentait, à genoux, une chose très vieille, rongée par les oxydes et la vétusté. Il reconnut une figure d’homme, en cuivre, les bras étendus comme lui, les pieds sur une espèce de plaque, et cette plaque ayant été frottée du doigt par le sacrificateur, il lut :
CHRISTUS VINCIT
puis plus bas, en lettres plus petites :
CAROLUS QUINTUS
Alors, il comprit la vérité. Deux siècles avant lui, ils étaient venus dans ces îles, les vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne, découvreurs inlassables. Ils avaient rempli d’eau leurs tonnes, fait du bois, surtout cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé, ennuyés, dédaigneux, ils s’étaient rembarqués, et jamais, jamais, suivant leur coutume, ils n’avaient indiqué ces îles sur la carte, craignant qu’une autre nation n’en profitât, n’y embusquât des navires pour les jeter sur leurs lourds galions. Mais avant de partir, sans doute, ils avaient planté des croix, maintenant pourries, fanatiquement prêché, sans même savoir la langue, montré le ciel, fait parler la foudre de leurs armes, peut-être magnifiquement massacré. Ils étaient partis, sur leurs vaisseaux pareils à des baleines ailées, laissant la mémoire d’un dieu blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant, et ce dieu, depuis plus de deux siècles, on l’avait attendu.
Oui, c’était cela ! Dans l’esprit du peuple, cette tradition s’était mêlée au nom d’un chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie, avait tué sa maîtresse, puis, désespéré, avait fui dans un canot sur la mer infinie, annonçant que les générations futures le verraient aborder dans son île natale, divinisé, immortel, invincible. Mais les prêtres savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe, l’image de cuivre, et l’enthousiasme aussi les pénétrait des premiers bégaiements d’une métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse des feux souterrains, Kéna-Képa, qui donne la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse tout, baigne tout dans la flamme légère du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu du ciel. Sa majesté, l’éclat de son corps, la splendeur qui l’entourait, l’énormité de ses pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie était désormais complète.