Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait : un dieu, un dieu vivant était parmi eux, ils le touchaient, le servaient, participaient à sa gloire, s’abritaient derrière sa force. Une joie ineffable pénétra les âmes, un délire sacré les emporta.

Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse, lui-même, fut ravi hors de sa raison. On le croyait Dieu. Eh bien ! puisqu’on le croyait, il le serait, lui si supérieur et si bon. Il allait dicter librement les lois de l’humanité et de la sagesse, refondre ces peuples selon sa volonté, selon l’équité, la vertu, la nature, certain d’une obéissance absolue, sans avoir besoin d’imposer la contrainte. Il se félicita d’avoir interdit qu’on tirât même un coup de pistolet dans l’île.

Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre malheureux parurent, les épaules violettes de coups, claquant des dents, les doigts sur les yeux. Autant de bourreaux les abattirent à la fois, avec des casse-tête, et, se baissant, un couteau de jade à la main, leur ouvrirent la poitrine. Les prêtres prirent ces vingt-quatre cœurs palpitants, et, s’en étant frotté la poitrine, les joues et le front, ils firent la grande offrande. Car les dieux, qui sont immortels, toujours heureux, incapables de douleur, doivent se réjouir de la douleur des hommes. Elle leur fait mieux comprendre le bénéfice de leur impassibilité.

Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un cri, voulut s’élancer, trébucha par-dessus la balustrade du temple. On l’entendit gémir, on vit son sang couler. Et le grand-pontife, brusquement, cria :

— Nous nous trompions ! Il souffre, il crie, son sang est rouge. Il n’est pas Dieu !

Le peuple répéta :

— Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est pas Dieu. Il a violé les tabous !

Un homme prit une grosse pierre et lui écrasa la tête. Un autre, penché vers le ventre, arracha un lambeau de chair hideuse et rouge, le brandit, en souffleta le cadavre. Et le cadavre même disparut, déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit les matelots, la plupart moururent.

Mais ceux qui purent regagner le bord vengèrent leur maître. Du sein du navire, de la chose gigantesque, ailée, le canon tonna : les beaux cocotiers de la plage s’abattirent comme de l’herbe, des hommes fauchés par centaines, coupés en deux, le ventre ouvert, sans bras, sans tête, tombaient dans la ruine des arbres. Et ceux qui n’étaient pas touchés, terrifiés, se laissèrent rouler sur la plage sanglante.

Seul, le grand-pontife, l’homme presque aveugle, très vieux, très sage, ne courba pas la tête. Sous le vent de cette mort invisible, il pensa qu’ils avaient réellement tué le Dieu des nues, puisque son tonnerre le vengeait. Triste, furieux, indomptable, se sachant vaincu d’avance, il accepta cette lutte inégale, voulut, du moins, mourir en guerrier, puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège irrémissible. Et, se faisant apporter un carquois et un arc, de ses mains débiles, il tira toutes ses flèches contre le ciel.