LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY

— Madame Murray, madame Murray !… O mon Dieu ! il est arrivé un grand malheur ; le pauvre patron !

… Le plus vieil employé de la banque « Murray and Co », de Singapour, s’essuyait le front en sanglotant. Les yeux lui sortaient de la tête, d’avoir couru, d’avoir pleuré, d’avoir pensé tout le long de la route à la façon d’annoncer le malheur, un malheur « qui n’était pas fini » et de ne pas encore avoir trouvé comment l’annoncer. Il avait fait, sous le soleil de plomb, l’âpre route qui monte de la banque, tout près des docks de Singapour, jusqu’à la maison de campagne du patron, sur la colline. Maintenant, sous le ciel pâli de lumière, par delà les campongs indigènes couverts de légumes et de fruits, par delà les riches maisons anglaises, toutes pareilles à celles du pays natal, mais grimées sous les verdures furieuses du climat comme des Européennes vêtues en Chinoises pour un bal, il apercevait l’immensité du port plein d’hommes et de choses, de steamers et de voiliers, et au loin, entre des îles confuses, les premières de la Sonde, d’autres navires encore, d’autres steamers, d’autres voiliers aux belles ailes, et des jonques chinoises, et des praos malais, nombreux et divers comme les races humaines, et qui se croisaient là, à ce carrefour d’ondes, où trois mondes confluent.

Madame Murray se dressa toute pâle :

— Il est arrivé malheur à mon mari ?

Le livre qu’elle lisait était tombé par terre, et l’employé le ramassa, d’un geste machinal et méticuleux.

Alors elle dit, assez bas :

— Est-ce qu’il… est-ce qu’il est mort ?

— Oui, madame, fit-il.

Et après cette espèce d’aveu, il resta aussi angoissé qu’auparavant, parce qu’il n’avait pas tout dit. Elle, de son côté, s’étonnait de souffrir aussi peu, malgré son grand amour. Ce mot de mort lui paraissait vide de sens. Si elle eût pleuré, c’eût été par grimace : elle ne réalisait pas du tout que son mari pût être mort, toutes les images qu’elle avait de lui étaient des images de vie et d’activité. Mais elle eut une pensée terrible.