— Il ne s’est pas suicidé ? cria-t-elle.

— Non, madame, dit le vieux Jim Stevens, mais il a été assassiné. On l’a trouvé près du coffre-fort grand ouvert, avec un couteau planté entre les deux épaules. Bien sûr, il venait d’ouvrir la caisse lui-même pour y mettre les pièces et les valeurs du jour, comme il faisait chaque soir depuis que le caissier est malade… Il n’y a plus rien dans le coffre, ils ont tout enlevé.

— Qui ? demanda violemment madame Murray. Vous savez qui ?

— Weldon, le chef de la correspondance, et son ami, le petit Nathan, le courtier en cotons. C’est eux qui ont fait le coup. Nathan était venu voir Weldon, l’un des deux lui a pris les deux bras, probablement, l’autre a frappé.

Et il ajouta, pour tout lâcher enfin :

— Ils se sont sauvés, on ne les a pas retrouvés. Ils ont dû quitter Singapour.

Cependant madame Murray se disait, pleine de honte :

— Je ne sens rien, je ne souffre pas du tout. Je ne comprends pas.

Elle n’apercevait toujours Alfred Murray qu’à travers elle-même, pour ainsi dire, et la brusquerie du terrible événement laissait tout entiers ses souvenirs d’un homme solide, tranquille, pas causeur, sachant commander, auquel elle avait dévoué son corps comme épouse, ses mains et sa tête comme ménagère, ce qui l’avait rendue heureuse. Il lui fallut un effort pour se l’imaginer, dans le petit bureau grillé, étendu sur le ventre, tout raide, avec une large tache mouillant son habit et salissant le plancher. Même alors elle éprouva surtout de la colère mêlée à un vif besoin d’agir, de faire quelque chose ; elle voyait la caisse ouverte, elle revivait la douleur, la fureur de l’agonisant dépouillé. Tant qu’il avait été vivant, il n’avait pu avoir que des pensées de vivant, il aurait voulu courir, reprendre son bien. Cela lui paraissait si clair, si sûr, si véritablement lumineux, que madame Murray faillit crier :

— Il est dans mon crâne, c’est lui qui veut agir !