Car les impulsions d’un être humain, à de certains moments, sont si fortes qu’il ne peut croire qu’elles viennent de lui.
Cinq minutes après, elle descendait vers la ville, dans un palanquin porté par deux Chinois qui tendaient de toutes leurs forces les muscles de leurs jambes de chèvre, et Jim Stevens trottait derrière, éperdu. Les abords de la banque étaient envahis ; dans les bureaux, les employés s’agitaient à vide, en désarroi ; un coroner les interrogeait à tour de rôle, insistant sur tous les détails, importants ou non, de la même façon insignifiante et soigneuse. Le mort gisait, presque oublié, sur une chaise longue en bambous, un mouchoir sur la figure. Il y avait des paquets de mouches sur le mouchoir, et ce fut ce détail qui frappa la jeune femme, lui fit comprendre enfin ce que c’était que la mort, la décomposition finale. Elle se mit à sangloter près du cadavre, et tout le monde se tut, gêné.
Subitement, elle se dressa, et demanda, sans embarras, combien on avait volé. La question fut posée d’une façon si brutale qu’on en fut scandalisé, d’autant plus qu’on la savait sans avidité, ignorant même la valeur de l’argent. On lui répondit que l’examen des livres n’avait pas été fait complètement, mais que la somme enlevée pouvait monter à trois cent mille dollars en banknotes, sans compter les titres, les traites, qui doublaient probablement cette somme. Les assassins avaient dû retenir d’avance leur passage sur un des navires qui vont de Singapour à Yokohama, puis à San Francisco. Seul un steamer de cette ligne avait quitté le port après l’affaire.
— On a télégraphié, dit le coroner, et nous demanderons l’extradition.
Madame Murray haussa les épaules :
— Je ne connais rien à tout cela, dit-elle, mais je sais pourtant que Weldon et Nathan sont Américains, et que les États-Unis ne livrent pas leurs nationaux. Quant à les faire juger là-bas, vous savez bien qu’ils ont de quoi acheter les jurés. Il faut courir après, voilà tout.
Le coroner bondit :
— Courir après ! Mais avec quoi ? comment ? Ça ne nous regarde pas. Nous communiquons avec les justices étrangères, nous leur donnons tous les renseignements possibles, — à vos frais, bien entendu, — là se borne mon devoir !
— Je ne m’occupe pas de vous, dit-elle : je vais courir après. C’est mon mari qu’on a volé.
Le mort lui semblait un chef tombé dans le combat, et qu’il faut remplacer. Elle donna l’ordre à Stevens de le faire porter chez elle dans sa litière, de le veiller, et, comme elle partirait dans la nuit même, de conduire les funérailles. Tout le monde lui croyait la tête perdue, mais on la laissait agir parce que sa volonté effrayait, et qu’après tout on perdrait trop de temps à s’inquiéter des affaires des autres. On pensait d’ailleurs qu’elle ne pourrait quitter Singapour, s’arrêterait aux difficultés matérielles du projet ; elle passa à travers tout, furieusement, sans une hésitation.